{"id":722,"date":"2025-09-29T17:08:26","date_gmt":"2025-09-29T15:08:26","guid":{"rendered":"https:\/\/supplements.aoc.media\/fig\/?p=722"},"modified":"2025-09-30T10:49:59","modified_gmt":"2025-09-30T08:49:59","slug":"linfrastructure-numerique-outil-daffirmation-du-pouvoir-russe-dans-lespace-post-sovietique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/supplements.aoc.media\/fig\/2025\/09\/29\/linfrastructure-numerique-outil-daffirmation-du-pouvoir-russe-dans-lespace-post-sovietique\/","title":{"rendered":"L\u2019infrastructure num\u00e9rique, outil d\u2019affirmation du pouvoir russe dans l\u2019espace post-sovi\u00e9tique"},"content":{"rendered":"<p class=\"first-paragraph\">Fin avril 2022, au lendemain de la prise de Kherson par la Russie, le journaliste Vladislav Hladkyi<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a> est plong\u00e9 dans l\u2019obscurit\u00e9. Non pas celle de l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 coup\u00e9e, mais une obscurit\u00e9 d\u2019information, plus pesante encore,\u00a0qui frappe Vladislav : ses outils habituels de communication et de travail ne fonctionnent plus, pas plus que le reste de l\u2019Internet. Au bout de quelques jours, Internet revient, mais ce n\u2019est plus<em> le m\u00eame <\/em>Internet. Facebook, Instagram, et de nombreux sites ukrainiens (services publics, m\u00e9dias, etc.) ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9sactiv\u00e9s, alors que les plateformes et m\u00e9dias russes, comme Vkontakte ou Telegram, fonctionnent encore.<\/p>\n<p>Dans cette grande ville du Sud ukrainien, d\u00e9sormais, pour Vladislav et pour bien d\u2019autres, il est impossible \u2013 ou presque \u2013 de communiquer avec des proches d\u2019autres r\u00e9gions, de faire son travail d\u2019informer le public, d\u2019obtenir des informations pr\u00e9cises sur ce qu\u2019il se passe autour de soi, et, surtout, impossible de faire confiance aux informations qui circulent sur les r\u00e9seaux num\u00e9riques. Internet n\u2019est pas effectivement coup\u00e9 mais restreint, filtr\u00e9, refa\u00e7onn\u00e9 en quelques jours au service des int\u00e9r\u00eats russes et de sa strat\u00e9gie d\u2019occupation, pour pouvoir circonscrire le r\u00e9cit et l\u2019histoire accessibles aux Ukrainiens des territoires occup\u00e9s.<\/p>\n<p>Cet usage d\u2019Internet par la Russie en temps de guerre illustre avec force la mani\u00e8re dont l\u2019infrastructure d\u2019Internet est d\u00e9sormais un outil d\u2019affirmation du pouvoir par un \u00c9tat sur un territoire ext\u00e9rieur qu\u2019elle se rattache. La Russie \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 consid\u00e9r\u00e9e comme un arch\u00e9type de l\u2019utilisation offensive d\u2019outils cyber (cyberattaques, espionnage, op\u00e9rations d\u2019influence informationnelle) en Occident et dans l\u2019espace post-sovi\u00e9tique. Mais son utilisation strat\u00e9gique de l\u2019infrastructure d\u2019Internet elle-m\u00eame est sous-estim\u00e9e en tant qu\u2019enjeu de pouvoir et de territorialisation, notamment du fait de l\u2019invisibilit\u00e9 et de la complexit\u00e9 du r\u00e9seau. En Russie m\u00eame, en Ukraine, ou en Asie centrale, l\u2019\u00e9tude des infrastructures num\u00e9riques met en lumi\u00e8re en quoi elles sont pour la Russie un outil et un levier de puissance territoriale majeur dans son ancien empire.<\/p>\n<h2>Les infrastructures num\u00e9riques, r\u00e9v\u00e9latrices et productrices de rivalit\u00e9s de pouvoir<\/h2>\n<p>Produit de l\u2019interconnexion de milliards de machines par des liens faits de c\u00e2bles, d\u2019ondes et de protocoles (c\u2019est-\u00e0-dire de r\u00e8gles techniques de communication), Internet est g\u00e9n\u00e9ralement sous-estim\u00e9 comme enjeu de pouvoir. D\u2019abord, parce que l\u2019infrastructure en g\u00e9n\u00e9ral est souvent per\u00e7ue comme invisible\u00a0: elle pr\u00e9existe \u00e0 un usage ou une fonction, et n\u2019appara\u00eet qu\u2019au moment o\u00f9 elle ne fonctionne plus<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>. Des \u00e9v\u00e9nements ponctuels rappellent parfois la mat\u00e9rialit\u00e9 du r\u00e9seau, mais ils sont souvent r\u00e9duits \u00e0 leur dimension la plus spectaculaire<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>. Ensuite, Internet est rarement vu comme un objet de pouvoir parce que le terme est encore souvent employ\u00e9 pour d\u00e9signer les flux de donn\u00e9es eux-m\u00eames. Internet est alors r\u00e9duit \u00e0 un espace immat\u00e9riel d\u2019informations, comme si ses c\u00e2bles et ses serveurs n\u2019avaient pas d\u2019ancrages territoriaux.<\/p>\n<p>Les r\u00e9seaux num\u00e9riques qui constituent Internet forment pourtant une infrastructure fondamentalement (g\u00e9o)politique ancr\u00e9e dans nos activit\u00e9s humaines. Ils reposent sur des \u00e9l\u00e9ments mat\u00e9riels comme les c\u00e2bles et les <em>datacenters<\/em>, et sur des \u00e9l\u00e9ments plus abstraits comme les protocoles et les normes<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>. Tous ces \u00e9l\u00e9ments sont cr\u00e9\u00e9s, fa\u00e7onn\u00e9s et contr\u00f4l\u00e9s par une galaxie d\u2019acteurs (fournisseurs d\u2019acc\u00e8s Internet, h\u00e9bergeurs de contenus, \u00c9tats, organismes de gouvernance, etc.), aux strat\u00e9gies, repr\u00e9sentations et id\u00e9es distinctes et parfois contradictoires, qui disposent de capacit\u00e9s diff\u00e9rentes \u00e0 structurer le r\u00e9seau selon les territoires.<\/p>\n<p>Ces acteurs permettent et fa\u00e7onnent l\u2019acc\u00e8s \u00e0 Internet \u00e0 des populations, \u00e0 des entreprises ou \u00e0 des organisations dans un espace donn\u00e9 mais avec des contraintes sp\u00e9cifiques (contenus et applications disponibles ou non, services plus ou moins rapides\u2026). Ils participent donc \u00e0 normer nos possibilit\u00e9s de communication avec les autres, d\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019information ou \u00e0 certains services. En d\u2019autres termes, ils contribuent \u00ab \u00e0 structurer, fa\u00e7onner, modeler, permettre ou contraindre notre \u00ab\u00a0\u00eatre-ensemble\u00a0\u00bb sur et avec l\u2019Internet<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a> \u00bb. Les \u00c9tats, par leur fonctions l\u00e9gislatives, ex\u00e9cutives, et r\u00e9glementaires, jouent un r\u00f4le majeur dans ce processus. D\u00e8s les ann\u00e9es 2010, nombre d\u2019entre eux ont vu dans Internet un moyen d\u2019exercer du pouvoir, \u00e0 travers ce que plusieurs chercheurs et chercheuses ont nomm\u00e9 un \u00ab tournant vers l\u2019infrastructure<a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">[6]<\/a>\u00a0\u00bb. Autrement dit, ils ont investi le contr\u00f4le de l\u2019infrastructure d\u2019Internet \u2014 c\u00e2bles, serveurs, protocoles, normes \u2014 qui conditionnent l\u2019acc\u00e8s et la circulation de l\u2019information.<\/p>\n<p>Cet usage g\u00e9opolitique et strat\u00e9gique de l\u2019infrastructure se manifeste avec acuit\u00e9 dans certains espaces d\u00e9j\u00e0 marqu\u00e9s par des conflits territoriaux. \u00c0 ce titre, l\u2019espace post-sovi\u00e9tique constitue un cas d\u2019\u00e9tude multiple. Ces territoires marqu\u00e9s par la colonisation imp\u00e9riale russe et sovi\u00e9tique ont longtemps \u00e9t\u00e9 organis\u00e9s spatialement autour du centre russe et moscovite, et travers\u00e9e par des dynamiques centrifuges, dont l\u2019h\u00e9ritage est encore vivace, notamment en termes de transport et d\u2019\u00e9nergie. Pour autant, cet espace a connu une h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9isation in\u00e9gale depuis 1991, et alors que certains \u00c9tats se d\u00e9gagent progressivement de leurs d\u00e9pendances envers l\u2019ancien centre imp\u00e9rial<a href=\"#_ftn7\" name=\"_ftnref7\">[7]<\/a>, d\u2019autres demeurent fortement d\u00e9pendants de la Russie, tandis que Moscou cherche fr\u00e9quemment \u00e0 recouvrir ou consolider son influence dans son ex-empire.<\/p>\n<p>Cet espace post-sovi\u00e9tique est ainsi particuli\u00e8rement r\u00e9v\u00e9lateur de la mani\u00e8re dont les r\u00e9seaux num\u00e9riques sont \u00e0 la fois les reflets et les producteurs de <em>rivalit\u00e9s de pouvoir sur des territoires<\/em>, objet d\u2019\u00e9tude central de la g\u00e9opolitique. Sur le territoire national russe, en Ukraine, ou encore en Asie centrale, l\u2019\u00c9tat russe et une galaxie d\u2019acteurs servant ses int\u00e9r\u00eats met en place des strat\u00e9gies de contr\u00f4le et de domination fond\u00e9es sur les infrastructures d\u2019Internet. En r\u00e9action, certains \u00c9tats organisent des formes de r\u00e9sistance et de contournement de la puissance russe.<\/p>\n<h2>En Russie, une architecture d\u00e9centralis\u00e9e du contr\u00f4le<\/h2>\n<p>La puissance infrastructurelle num\u00e9rique de la Russie dans l\u2019espace postsovi\u00e9tique s\u2019applique en premier lieu et le plus vigoureusement \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des fronti\u00e8res de son territoire. La Russie a entrepris, depuis les ann\u00e9es 2010, une transformation de ses r\u00e9seaux num\u00e9riques ayant pour but de mieux contr\u00f4ler l\u2019information qui y circule. Ce processus qui vise \u00e0 la \u00ab souverainet\u00e9 informationnelle\u00a0\u00bb n\u2019est pas purement technologique mais techno-politique, et s\u2019inscrit dans une \u00e9volution g\u00e9n\u00e9rale de l\u2019\u00c9tat russe, nourrie pas plusieurs \u00e9v\u00e9nements majeurs.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9volution russe en la mati\u00e8re s\u2019est structur\u00e9e dans le sillage du tournant autoritaire<a href=\"#_ftn8\" name=\"_ftnref8\">[8]<\/a> des ann\u00e9es 2010 et de l\u2019accroissement continu de mesures r\u00e9pressives. Cette \u00e9volution correspond \u00e0 une succession d\u2019\u00e9v\u00e9nements g\u00e9opolitiques, tant internes qu\u2019externes, contre lesquels l\u2019\u00c9tat russe a b\u00e2ti une repr\u00e9sentation obsidionale croissante de son voisinage et des \u00c9tats adversaires, au premier rang desquels les \u00c9tats-Unis et \u00ab\u00a0l\u2019Occident\u00a0\u00bb, entendu comme un ensemble englobant la plupart des pays de l\u2019OTAN et de l\u2019Europe. Les r\u00e9volutions de couleur des ann\u00e9es 2000, puis les \u00ab\u00a0printemps arabes\u00a0\u00bb des ann\u00e9es 2010 sont per\u00e7us comme autant de tentatives de changements de r\u00e9gimes orchestr\u00e9es par l\u2019Occident, s\u2019appuyant en partie sur les plateformes num\u00e9riques<a href=\"#_ftn9\" name=\"_ftnref9\">[9]<\/a>. Ces pr\u00e9occupations se renforcent progressivement, notamment \u00e0 la suite des manifestations de 2011-2012 contre le retour \u00e0 la pr\u00e9sidence de Vladimir Poutine, ou des r\u00e9v\u00e9lations d\u2019Edward Snowden en 2013 sur les programmes de surveillance de la NSA<a href=\"#_ftn10\" name=\"_ftnref10\">[10]<\/a>.<\/p>\n<p>Entre 2014 et 2016, le gouvernement russe a ainsi adopt\u00e9 une s\u00e9rie de lois accroissant progressivement le contr\u00f4le de l\u2019\u00c9tat sur Internet, notamment par la centralisation des organes de r\u00e9gulation. En 2019, la loi f\u00e9d\u00e9rale n\u00b0 90-FZ sur le \u00ab Runet souverain \u00bb constitue une forme d\u2019aboutissement l\u00e9gislatif du projet russe, et se focalise notamment sur la capacit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat \u00e0 fa\u00e7onner le r\u00e9seau directement. La loi permet une surveillance et un contr\u00f4le important des flux de donn\u00e9es par l\u2019autorit\u00e9 de r\u00e9gulation, Roskomnadzor<a href=\"#_ftn11\" name=\"_ftnref11\">[11]<\/a>. Elle pr\u00e9voit entre autres l\u2019installation de \u00ab dispositifs de r\u00e9ponse aux menaces \u00bb (TSPU) \u00e0 travers tout le r\u00e9seau.<\/p>\n<p>Ces dispositifs complexes, \u00e0 la fois mat\u00e9riels et logiciels, permettent de bloquer ou ralentir certains services et protocoles, gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019analyse en temps r\u00e9el du trafic permise par la technologie de <em>Deep packet inspection <\/em>(DPI). Elle institue en outre un Centre de supervision et de gestion du r\u00e9seau, con\u00e7u comme une v\u00e9ritable \u00ab\u00a0tour de contr\u00f4le\u00a0\u00bb du Runet permettant d\u2019imposer des r\u00e8gles contraignantes, sans supervision judiciaire, aux acteurs du r\u00e9seau en cas de \u00ab\u00a0situations d\u2019urgence\u00a0\u00bb. Ces lois s\u2019accompagnent d\u2019un nombre croissant d\u2019interdictions de certains types de contenus en ligne. Des plateformes auparavant tr\u00e8s utilis\u00e9es par les Russes, comme Instagram, Facebook, Youtube, etc., \u00a0ainsi qu\u2019environ 25 000 sites web sont progressivement interdits en Russie. Les outils permettant de contourner ces blocages tels que les VPN sont \u00e9galement de moins en moins accessibles.<\/p>\n<p>Le pouvoir russe d\u00e9ploie un \u00ab contr\u00f4le distribu\u00e9 \u00bb \u00e0 travers l\u2019infrastructure qui lui permet de discriminer territorialement ses mesures d\u2019urgence. Depuis 2025 en particulier, \u00ab <a href=\"https:\/\/meduza.io\/feature\/2025\/07\/07\/karta-shatdaunov-v-kakih-rossiyskih-regionah-mobilnyy-internet-otklyuchayut-chasche-vsego\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">les blocages locaux<\/a> de l\u2019acc\u00e8s internet mobile sont devenus chose commune \u00bb, avec jusqu\u2019\u00e0 650 blocages locaux pour le seul mois de juin 2025.<\/p>\n<p>Au vu de la r\u00e9partition r\u00e9gionale de ces blocages, la chercheuse Ksenia Ermoshina propose m\u00eame une <a href=\"https:\/\/nomadit.co.uk\/conference\/easst-4s2024\/paper\/83971\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">grille de lecture coloniale<\/a> en observant le projet russe comme une forme de colonialisme num\u00e9rique et infrastructurel \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de son territoire. Dans le reste de l\u2019espace postsovi\u00e9tique, ce colonialisme num\u00e9rique se d\u00e9ploie parfois de mani\u00e8re encore plus ostensible et violente.<\/p>\n<h2><strong>En Ukraine, l<\/strong><strong>\u2019occupation <em>par<\/em> l<\/strong><strong>\u2019infrastructure num\u00e9rique <\/strong><\/h2>\n<p>L\u2019histoire de Vladislav Hladkyi, relat\u00e9e en introduction de cet article, refl\u00e8te les cons\u00e9quences d\u2019un usage strat\u00e9gique et tactique des r\u00e9seaux num\u00e9riques par la Russie lors de son invasion de l\u2019Ukraine, et \u00e0 des fins de contr\u00f4le territorial. Dans les territoires qu\u2019elle occupe depuis 2014 (Crim\u00e9e et Donbass), mais plus encore depuis 2022, la Russie a mis en place un ensemble de strat\u00e9gies visant \u00e0 d\u00e9poss\u00e9der la population occup\u00e9e de son acc\u00e8s Internet habituel. Kherson constitue \u00e0 ce titre le cas le plus embl\u00e9matique et syst\u00e9mique.<\/p>\n<p>Peu apr\u00e8s l\u2019arriv\u00e9e des troupes russes, celles-ci ont peu \u00e0 peu pris le contr\u00f4le de l\u2019infrastructure des t\u00e9l\u00e9communications et des \u00e9quipements des op\u00e9rateurs ukrainiens, comme en Crim\u00e9e et dans le Donbass avant 2022, mais avec une approche beaucoup plus brutale et syst\u00e9matique. Selon des responsables ukrainiens, \u00ab sous occupation, des sp\u00e9cialistes d\u2019entreprises informatiques russes ont coup\u00e9 les t\u00e9l\u00e9communications locales, occup\u00e9 des bureaux et utilis\u00e9 les \u00e9quipements des op\u00e9rateurs pour les int\u00e9grer au r\u00e9seau de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie \u00bb, y compris parfois le pistolet sur la tempe.<\/p>\n<p>Internet fonctionne comme un immense maillage de r\u00e9seaux interconnect\u00e9s. Ces r\u00e9seaux peuvent appartenir \u00e0 des fournisseurs d\u2019acc\u00e8s \u00e0 internet (FAI, comme SFR ou Orange), \u00e0 de grands fournisseurs de contenu (Netflix, YouTube) ou \u00e0 des op\u00e9rateurs de transit internationaux, les \u00ab FAI des FAI \u00bb. Lorsqu\u2019un internaute \u00e0 Kyiv souhaite acc\u00e9der \u00e0 un site ou une vid\u00e9o, ses donn\u00e9es transitent par plusieurs de ces r\u00e9seaux, chacun d\u00e9cidant de la route \u00e0 emprunter. Pour garantir la stabilit\u00e9 du syst\u00e8me, les op\u00e9rateurs entretiennent souvent plusieurs connexions alternatives, afin que le trafic continue de circuler m\u00eame si certaines liaisons deviennent moins fiables. Comme le rappelle l\u2019ARCEP, \u00ab Internet constitue un r\u00e9seau de r\u00e9seaux : quand un utilisateur regarde une vid\u00e9o, celle-ci transite du r\u00e9seau du fournisseur de contenu jusqu\u2019au r\u00e9seau de son fournisseur d\u2019acc\u00e8s \u00e0 internet. Pour ce faire, il faut que les deux r\u00e9seaux soient interconnect\u00e9s ou qu\u2019existe une cha\u00eene de r\u00e9seaux tiers interconnect\u00e9s permettant de les relier. [\u2026] L\u2019interconnexion d\u00e9signe la relation technico-\u00e9conomique qui s\u2019\u00e9tablit entre diff\u00e9rents acteurs pour se connecter et \u00e9changer mutuellement du trafic. Elle garantit le maillage global du r\u00e9seau et permet aux utilisateurs finals de communiquer entre eux \u00bb.<\/p>\n<p>En Ukraine occup\u00e9e, la Russie a justement supprim\u00e9 cette <a href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/espacepolitique\/8031?lang=en\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">diversit\u00e9 de connectivit\u00e9<\/a>, en cr\u00e9ant artificiellement un goulet d\u2019\u00e9tranglement des donn\u00e9es sortantes et entrantes de la partie occup\u00e9e de la r\u00e9gion, qui les redirige automatiquement vers un r\u00e9seau russe bien plus sujet \u00e0 surveillance et blocage. Cette transformation de l\u2019architecture de connectivit\u00e9 de Kherson s\u2019est faite autour du fournisseur d\u2019acc\u00e8s russe Miranda-Media, charg\u00e9 de relier la plupart des fournisseurs d\u2019acc\u00e8s locaux afin de rendre la r\u00e9gion d\u00e9pendante de la connectivit\u00e9 russe. Depuis 2014, Miranda a \u00e9t\u00e9 plac\u00e9e au c\u0153ur de la strat\u00e9gie d\u2019annexion num\u00e9rique de l\u2019Ukraine, \u00e0 commencer par la Crim\u00e9e o\u00f9 Rostelecom a investi 15 millions de roubles en avril 2014 pour remplacer les infrastructures de t\u00e9l\u00e9communications ukrainiennes. Miranda-Media entretient aujourd\u2019hui des liens directs avec les services de s\u00e9curit\u00e9 russes, notamment <em>via<\/em> des partenariats avec le FSB et le minist\u00e8re russe de la D\u00e9fense, ce qui lui permet d\u2019assurer une surveillance et un contr\u00f4le g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9s. Depuis 2023, l\u2019entreprise est devenue, notamment gr\u00e2ce \u00e0 des financements publics, le fournisseur dominant dans l\u2019ensemble des territoires ukrainiens occup\u00e9s, et un acteur central du pouvoir \u00e0 distance exerc\u00e9 par la Russie \u00e0 travers l\u2019infrastructure num\u00e9rique.<\/p>\n<p>La mise en \u0153uvre technique de cette transformation des infrastructures traduisait l\u2019ambition de la Russie d\u2019int\u00e9grer <em>de facto<\/em> et de mani\u00e8re syst\u00e9matique Kherson \u00e0 l\u2019espace informationnel russe, tout en coupant les liens avec les syst\u00e8mes ukrainiens et, au-del\u00e0, avec les ressources Internet ukrainiennes et \u00e9trang\u00e8res. Progressivement, les plateformes internationales populaires en Ukraine comme Facebook, Instagram, YouTube ou encore des applications de messagerie comme Viber furent effectivement bloqu\u00e9es. Le d\u00e9branchement de Kherson de ses fournisseurs ukrainiens et son rattachement \u00e0 des op\u00e9rateurs russes sous l\u2019autorit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat devaient placer imm\u00e9diatement les habitants sous le m\u00eame r\u00e9gime d\u2019information et de surveillance que les citoyens russes, avec un niveau de contr\u00f4le renforc\u00e9. Cette transformation s\u2019est accompagn\u00e9e de la mise en place de m\u00e9dias locaux pro-Russes, notamment des cha\u00eenes Telegram \u00ab\u00a0locales\u00a0\u00bb dont certaines directement pilot\u00e9es par le FSB, mais aussi par la distribution de cartes SIM russes, conditionn\u00e9e de mani\u00e8re croissante \u00e0 la d\u00e9tention d\u2019un passeport russe. L\u2019infrastructure num\u00e9rique devient alors un outil prot\u00e9iforme mis au service de la puissance colonisatrice de la Russie.<\/p>\n<h2>En Asie centrale, une centralit\u00e9 structurelle h\u00e9rit\u00e9e<\/h2>\n<p>L\u2019Ukraine repr\u00e9sente un cas extr\u00eame de l\u2019usage strat\u00e9gique des r\u00e9seaux num\u00e9riques par l\u2019\u00c9tat russe par lequel il cr\u00e9e de toute pi\u00e8ce une d\u00e9pendance num\u00e9rique et informationnelle \u00e0 la puissance occupante. Dans d\u2019autres zones de l\u2019espace postsovi\u00e9tique, certains territoires sont soumis \u00e0 des formes diff\u00e9rentes de d\u00e9pendance forc\u00e9e, que la Russie d\u00e9ploie ou exploite pour asseoir sa puissance. L\u2019Asie centrale, r\u00e9gion fortement enclav\u00e9e du centre du continent eurasiatique, est particuli\u00e8rement touch\u00e9e par ces dynamiques. Le Kazakhstan, le Kirghizistan, l\u2019Ouzb\u00e9kistan, le Tadjikistan et le Turkm\u00e9nistan conservent de la p\u00e9riode sovi\u00e9tique un certain nombre de d\u00e9pendances structurelles \u00e0 Moscou.<\/p>\n<p>Dans le domaine des infrastructures num\u00e9riques, la Russie b\u00e9n\u00e9ficie d\u2019une puissance notable. Ces \u00c9tats sont ainsi fortement d\u00e9pendants de la Russie parce que, que ce soit par l\u2019infrastructure physique (c\u00e2bles) ou par l\u2019infrastructure logique (les accords entre op\u00e9rateurs), les chemins qui leur permettent d\u2019acc\u00e9der au reste du r\u00e9seau transitent essentiellement par la Russie. D\u2019une part, les c\u00e2bles de fibre optique qui relient la r\u00e9gion \u00e0 l\u2019Internet mondial sont principalement tourn\u00e9s vers la Russie. Il existe bien des points de passage physiques vers d\u2019autres pays (Chine, Iran, etc.), mais ils restent tr\u00e8s peu utilis\u00e9s, hormis en cas de probl\u00e8me.<\/p>\n<p>D\u2019autre part, au niveau logique, les fournisseurs d\u2019acc\u00e8s centrasiatiques ont choisi de se connecter \u00e0 des r\u00e9seaux russes principalement. Les populations centrasiatiques sont en effet largement russophones, et consultent donc des contenus (notamment des vid\u00e9os) en russe, donc des contenus stock\u00e9s majoritairement sur le territoire russe lui-m\u00eame. Pour cette raison, les routes emprunt\u00e9es par les donn\u00e9es d\u2019Asie centrale transitent majoritairement par la Russie. Enfin, m\u00eame dans les cas o\u00f9 des accords sont pass\u00e9s avec des entreprises occidentales (Facebook, YouTube, etc.), les points physiques n\u00e9cessaires \u00e0 cette connexion sont situ\u00e9s en Russie. <em>A fortiori<\/em>, m\u00eame des \u00e9changes de donn\u00e9es entre pays de la m\u00eame r\u00e9gion ont une forte probabilit\u00e9 de passer \u00e0 minima par le Kazakhstan, point de passage oblig\u00e9 entre la r\u00e9gion et la Russie, mais aussi par la Russie elle-m\u00eame.<\/p>\n<p>Que ce soit en termes physiques ou logiques, l\u2019Asie centrale se retrouve donc fortement d\u00e9pendante de la Russie. Depuis 2022, cette d\u00e9pendance s\u2019accompagne de <a href=\"https:\/\/www.internetsociety.org\/resources\/doc\/2025\/kazakhstan-internet-landscape\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">risques de plus en plus importants<\/a>, \u00e0 mesure que les sanctions occidentales avancent et que la Russie d\u00e9clare vouloir couper son r\u00e9seau du reste du monde en cas de besoin. Si cela devait arriver, l\u2019Asie centrale serait certainement en grande partie coup\u00e9e d\u2019Internet.<\/p>\n<h2 style=\"text-align: center;\">\u2022<\/h2>\n<p>En quelques ann\u00e9es, le pouvoir russe a fait de l\u2019infrastructure d\u2019Internet un outil majeur dans l\u2019exercice de son pouvoir territorial. Sur son territoire comme dans son ancien empire, les r\u00e9seaux num\u00e9riques sont devenus des instruments de d\u00e9pendance, de surveillance et de manipulation de l\u2019information, et m\u00eame d\u2019occupation. Journalistes, en Russie, r\u00e9sistants en Ukraine ou gouvernements en Asie centrale d\u00e9veloppent des capacit\u00e9s de contournement et de r\u00e9sistance \u00e0 ce pouvoir par l\u2019infrastructure. Ce tournant vers l\u2019infrastructure d\u00e9passe toutefois le cas russe. Partout, \u00c9tats et g\u00e9ants du num\u00e9rique (Meta, Google, Amazon, Microsoft, pour ne citer qu\u2019eux) con\u00e7oivent les r\u00e9seaux comme des leviers de puissance. Leur capacit\u00e9 \u00e0 fa\u00e7onner et transformer l\u2019architecture m\u00eame d\u2019Internet conditionne notre acc\u00e8s aux services, aux contenus et aux informations qui sont indispensables \u00e0 toutes nos activit\u00e9s.<\/p>\n<p><em>Article publi\u00e9 le 30 septembre 2025.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u00e9sactivation d\u2019Instagram, de Facebook et de YouTube, utilisation offensive d\u2019outils cyber : \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des fronti\u00e8res de son territoire comme dans l\u2019ensemble de l\u2019espace post-sovi\u00e9tique, la Russie d\u00e9ploie ce qu\u2019il convient de penser comme une entreprise techno-politique de souverainet\u00e9 informationnelle. Comment le contr\u00f4le de l\u2019infrastructure num\u00e9rique participe-t-il \u00e0 la strat\u00e9gie russe d\u2019occupation territoriale ? <\/p>\n","protected":false},"author":7,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_gspb_post_css":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"coauthors":[6],"class_list":["post-722","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-non-classe"],"blocksy_meta":[],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/supplements.aoc.media\/fig\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/722","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/supplements.aoc.media\/fig\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/supplements.aoc.media\/fig\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/supplements.aoc.media\/fig\/wp-json\/wp\/v2\/users\/7"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/supplements.aoc.media\/fig\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=722"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/supplements.aoc.media\/fig\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/722\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":954,"href":"https:\/\/supplements.aoc.media\/fig\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/722\/revisions\/954"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/supplements.aoc.media\/fig\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=722"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/supplements.aoc.media\/fig\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=722"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/supplements.aoc.media\/fig\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=722"},{"taxonomy":"author","embeddable":true,"href":"https:\/\/supplements.aoc.media\/fig\/wp-json\/wp\/v2\/coauthors?post=722"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}