Bibliothèques en temps de guerre

Les bibliothèques ukrainiennes : deuxième institution après l’armée

Tetyana Teren
Journaliste
Les bibliothèques, on a sans doute tendance à l’oublier, sont des lieux de lien social. Et organiser la défense civile en Ukraine, c’est aussi tenir compte de ce paramètre. Alors que 237 bibliothèques publiques ont été complètement détruites et 975 endommagées, le PEN Club Ukraine va régulièrement les visiter, dans les territoires libérés et proches du front, et y emmener des écrivains et des journalistes ukrainiens et étrangers. En voici un témoignage. En soutien au programme « Bibliothèques indestructibles ».

« Queens of Joy : unies pour la liberté » d'Olga Gibelinda, 2025. Diffusé sur arte.tv, « Génération Ukraine ».
« Queens of Joy : unies pour la liberté » d'Olga Gibelinda, 2025. Diffusé sur arte.tv, « Génération Ukraine ».

À la fin du mois de juin 2022, le PEN club ukrainien entamait son deuxième voyage bénévole vers la région de Tchernihiv. Cette région frontalière ukrainienne avait été libérée des occupants russes deux mois auparavant, mais sur la route, nous croisions encore des chars russes calcinés. Le trajet était plus long qu’avant : des ponts temporaires avaient remplacé les ponts détruits, et nous avons dû laisser notre minibus à l’entrée de la ville pour continuer à pied. L’un des objectifs de ce voyage était d’aller voir la bibliothèque jeunesse de la région de Tchernihiv, autrefois le musée des antiquités ukrainiennes, bâtiment historique érigé à Tchernihiv au début du XXe siècle à l’initiative du mécène Vassyl Tarnovsky. En mars 2022, les Russes avaient largué sur la bibliothèque une bombe aérienne, qui a détruit les murs, la structure intérieure du bâtiment et la majeure partie du fonds littéraire. Il n’y avait aucun objet militaire à proximité.

Selon la bibliothèque nationale Iaroslav le Sage, depuis le début de l’invasion russe à grande échelle, en Ukraine, 237 bibliothèques publiques ont été complètement détruites et 975 sont endommagées et ont besoin d’être restaurées. En réalité, la guerre a impacté toutes les bibliothèques ukrainiennes : certaines ont été contraintes de relocaliser temporairement leurs activités dans des régions plus sûres, d’autres ont vu une partie de leurs effectifs partir au front ou trouver refuge à l’étranger, tandis que la plupart d’entre elles accueillent désormais de nouveaux lecteurs, déplacés de guerre venus d’autres villes, ou ont trouvé un nouveau rôle et une nouvelle vocation dans le contexte de la guerre. Depuis ce voyage à l’été 2022, le PEN ukrainien a organisé quarante voyages bénévoles pour emmener des écrivains et des journalistes ukrainiens et étrangers dans les territoires libérés et proches du front. Dans chaque ville et chaque village, nous visitons les bibliothèques et y organisons des rencontres avec les lecteurs, à qui nous apportons de nouveaux livres. Chacun de ces voyages renforce notre conviction qu’en temps de guerre, les bibliothèques sont plus que des lieux de stockage de livres, elles sont des centres culturels et sociaux, qui unissent et soutiennent leurs communautés. Comme le dit Kateryna Kalytko, écrivaine ukrainienne : « Aujourd’hui, en Ukraine, les bibliothèques sont la deuxième institution la plus importante après l’armée. »

Apprendre à se connaître

Grâce au soutien du gouvernement et de partenaires internationaux, la bibliothèque jeunesse de la région de Tchernihiv a pu être préservée. Nous ignorons toujours quel sera son sort après la guerre et si l’on pourra la reconstruire un jour, mais sous la menace quotidienne de nouveaux bombardements, la décision la plus fréquemment prise est celle de préserver les lieux culturels détruits ou endommagés, afin de les reconstruire après la guerre.

Deux autres bibliothèques de la ville de Tchernihiv (la bibliothèque pour enfants Olexandre Dovjenko et la bibliothèque pour adultes Mykhaïlo Kotsioubynsky) ont été détruites à 60 % lors des bombardements : fenêtres soufflées, plafond fissuré, système de chauffage cassé, livres abîmés par l’humidité. Au premier étage, les lecteurs étaient toujours accueillis par un buste de l’écrivain ukrainien Mykhaïlo Kotsioubynsky, lui aussi fissuré par l’onde de choc. Voilà à quoi ressemblaient, à l’automne 2022, ces bibliothèques qui, avant 2022, organisaient des rencontres avec des écrivains ; mais, au printemps 2023, tout avait changé. Grâce au soutien de la ville et de donateurs, la bibliothèque a été entièrement restaurée et dotée de meubles et d’équipements modernes. Désormais, on y organise des activités, des ateliers, des clubs de lecture et de conversation, des débats et des projections de films. Pourquoi avoir fait cela en temps de guerre ?

« Nous avons pris cette décision, car aujourd’hui, la demande de livres et le besoin d’échange sont grands », explique Hanna Pouchkar, de la direction des bibliothèques de la ville de Tchernihiv. « Si nous cessons de faire vivre la culture, la ville s’arrête. »

Selon Hanna, si les livres papier font l’objet d’une telle demande aujourd’hui, c’est en raison du désir d’échapper à l’actualité pesante, du prix des livres, des coupures de courant permanentes et du besoin de se connaître davantage. Parmi les ouvrages que les lecteurs empruntent le plus souvent aujourd’hui : les livres d’histoire, les classiques ukrainiens, les bestsellers internationaux, la littérature pour enfants et adolescents. Aujourd’hui, les bibliothèques de Tchernihiv ont autant de lecteurs qu’en 2022, et l’un des quartiers de la ville en a même inauguré une nouvelle.

« Ukraine, journal d’un pacifiste » de Oleksandr Tkachenko, 2025. Diffusé sur arte.tv, «Génération Ukraine ».
« Ukraine, journal d’un pacifiste » de Oleksandr Tkachenko, 2025. Diffusé sur arte.tv, «Génération Ukraine ».

Parmi les genres appréciés, la directrice de la bibliothèque d’Ivankiv, dans la région de Kyiv, Svitlana Hodoun, cite encore les écrits de vétérans et les dictionnaires de langues étrangères. Comme de nombreux Ukrainiens ont actuellement des proches et des amis à l’étranger, nous explique-t-elle, ils ont envie d’apprendre et de mieux connaître les langues de ces pays. Au total, la communauté de communes d’Ivankiv compte 43 bibliothèques, dont 39 fonctionnent actuellement : les autres ont été détruites ou endommagées par les Russes. Dans le village de Pidhaïne, la bibliothèque a été pulvérisée par une bombe aérienne : il n’en reste plus rien, même les étagères à livres métalliques ont fondu. Dans le village d’Oboukhovytchi, toutes les fenêtres ont été soufflées par les bombardements et pendant l’occupation, les Russes fusillaient les livres contenant des cartes de l’Ukraine.

Il ne s’agit pas de cas isolés : dans de nombreuses bibliothèques des territoires libérés, les habitants racontent que les Russes retiraient des fonds la littérature ukrainienne, classique et contemporaine, les livres sur l’histoire de l’Ukraine, sur la Révolution de la dignité et la guerre. À Kherson, on nous a raconté qu’aux jours de l’occupation, on pouvait voir à l’extérieur des bibliothèques des sacs noirs remplis de livres. Dans la prétendue « république populaire de Louhansk », les directeurs d’établissements scolaires reçurent une liste de « littérature interdite », dans laquelle figuraient 300 ouvrages : littérature ukrainienne, livres sur l’histoire de l’Ukraine, biographies, essais. Au total, depuis 2014, dans tous les territoires occupés de l’Ukraine, la Russie impose l’enseignement en russe, modifie le programme scolaire et les manuels pour mettre en avant la vision russe de l’histoire. Et en même temps, dans les territoires libérés, nous explique Svitlana Hodoun, les lecteurs refusent de lire des livres en russe.

Le nouveau rôle des bibliothèques

« Je ne sais pas qui je suis le plus aujourd’hui : une bibliothécaire ou une bénévole », nous avoue Svitlana Hodoun. Depuis la libération de la région de Kyiv, dans sa bibliothèque s’organisent la confection de filets de camouflage, la préparation de rations de combat pour les militaires et des consultations de psychologues.

Nous observons la même chose dans toutes les bibliothèques ukrainiennes. Celles de la ville de Sloviansk, dans la région de Donetsk, ont dû évacuer leurs fonds en raison de la proximité du front, mais même sans livres, elles continuent de servir leurs communautés : on y trie et distribue de l’aide humanitaire. À Kherson, pendant l’occupation russe, les bibliothécaires, pour ne pas devoir collaborer avec les Russes, ne se rendaient pas au travail et, comme nous l’a raconté l’une d’entre elles, distribuaient à leurs lecteurs, pour les soutenir, des livres issues de leurs bibliothèques personnelles. Dans la région de Zaporijjia, non loin de la ligne de front, les bibliothèques sont fréquentées par les militaires.

À Nikopol, dans la région de Dnipro, la bibliothèque municipale, qui poursuit et développe son activité, sert aussi d’abri anti-bombes pour les habitants de la ville. Située en centre-ville et équipée d’un sous-sol en béton, elle fut rapidement transformée en abri par les bibliothécaires. Lors de notre première visite, au printemps 2023, au sous-sol, les lits étaient entourés d’étagères de livres.

Depuis le début de l’invasion à grande échelle, Nikopol a fait face à de nombreuses difficultés. Environ six kilomètres séparent la ville des positions russes, ce qui en fait la cible de bombardements à l’artillerie quotidiens. Après l’explosion du barrage de la centrale hydroélectrique de Kakhovka, la ville a souffert de problèmes d’approvisionnement en eau, et à présent, comme dans toute l’Ukraine, elle souffre de longues coupures de courant, qui durent souvent plus de six heures. Ville de plus de cent mille habitants à l’origine, Nikopol a aujourd’hui une population de quarante mille personnes.

Ses bibliothèques ont été endommagées : la bibliothèque pour enfants, qui se trouve au plus près des positions russes, est presque détruite, et deux autres bibliothèques ont été relocalisées dans des quartiers un peu plus sûrs. L’absence d’électricité et l’impossibilité de se servir des ordinateurs a remis au jour les formulaires papier. En raison du danger, la bibliothèque municipale de Nikopol ne peut plus organiser d’événements, mais nous y rencontrons chaque fois des lecteurs venus emprunter des livres. Malgré toutes les difficultés auxquelles la ville est confrontée quotidiennement, la bibliothèque est l’une des plus actives que nous ayons vues depuis le début de la grande guerre. Sa directrice, Olena Stovba, participe à des conférences internationales en ligne et candidate souvent à des financements. La bibliothèque sert aussi de lieu pour la confection de filets de camouflage et la préparation de colis à destination du front.

« La bibliothèque, aujourd’hui, ne sert pas les livres, mais les gens », dit Olena Stovba, de la direction des bibliothèques de Nikopol. « Elle est un lieu d’échange et d’unité. Bien que nous ne puissions accueillir beaucoup de monde, tous ont besoin d’échanger. »

Le minibus des écrivains

Pendant l’un de nos voyages, nous nous sommes arrêtés dans une station-service, où des militaires s’y trouvant nous ont demandé si nous étions écrivains. Ils nous avaient reconnus, car ils avaient été à l’un de nos événements à Kharkiv, et voulaient savoir si nous avions des livres avec nous. On en avait, bien sûr. Depuis ce voyage dans la région de Tchernihiv, le désir d’aider les bibliothèques endommagées a évolué en un programme national baptisé « Bibliothèques indestructibles », dans le cadre duquel nous achetons et collectons des livres en ukrainien et en anglais. Puis nous avons commencé à recevoir des donations de la part d’Ukrainiens et de personnes à l’étranger : les histoires de bibliothèques détruites, de livres brûlés et de bibliothécaires courageuses, qui continuent de servir leurs lecteurs, résonne chez tous ceux qui savent l’importance de la lecture.

Aujourd’hui, le PEN ukrainien a collecté ou acheté plus de vingt mille livres en langue ukrainienne. En 2023, un partenariat a été mis en place avec la fondation Book Aid International, qui nous a envoyé vingt-cinq mille nouveaux livres en anglais provenant de grandes maisons d’édition britanniques. Notre équipe est petite, mais grâce à nos amis et à des bénévoles, nous avons pu empaqueter et acheminer, ou faire acheminer, tous ces livres en l’espace de six mois. Et l’année dernière, nous avons encore reçu vingt-cinq mille livres dans le cadre de ce programme. En outre, des éditeurs à l’étranger ont commencé à nous envoyer de nouveaux livres en langue anglaise.

Nonobstant toutes ces difficultés, et avant tout le danger, nous essayons d’organiser, dans chacune des bibliothèques que nous visitons, une rencontre avec des écrivains – souvent, ces événements ont lieu au sous-sol. La guerre détruit les liens entre nous, et très souvent, nous n’avons ni la possibilité ni le temps de parler de ce que nous traversons aujourd’hui. Mais les bibliothèques, elles, continuent de façonner cet espace, où nous partageons nos histoires, parlons de nos collègues tués, lisons leurs textes.

Lorsque notre équipe d’écrivains et de bénévoles travaille dans notre entrepôt à Kyiv et note sur des écriteaux le nom des bibliothèques destinataires des ouvrages, je me dis que, pendant la grande guerre, j’ai été dans chacune de ces régions, et je sais ce qu’y traversent nos compatriotes. Et chaque carton emballé me donne de croire qu’à travers les livres, on peut aussi transmettre beaucoup d’amour et de soutien.

Vous pouvez soutenir le projet « Bibliothèques indestructibles » ici : https://pen.org.ua/en/support-the-purchase-of-books

Traduit de l’ukrainien par Louise Henry.

Article publié le 18 février 2026

Notes

Auteur·e·s

  • Tetyana Teren
    Journaliste, responsable culturelle, membre du conseil d’administration du PEN Club Ukraine

    Tetyana Teren est née en 1986 en Ukraine. Rédactrice en chef du magazine Berezil de 2005 à 2008, animatrice télé, elle est curatrice pour le Salon du livre de l’Arsenal à Kiev. Elle a été la première directrice de l’Institut ukrainien du livre en 2017. Elle siège au conseil d’administration du PEN Club Ukraine.

À lire aussi

  • Penser en temps de guerre

    « Cette présence physique près de la ligne de front est capitale pour “penser la guerre” »

    Le réel, celui qui nous tombe dessus, et l'action, qui relève de la nécessité, mettent à l'épreuve la persévérance à penser, réfléchir, demeurer clairvoyant et libre. Deux écrivains et professeurs, bientôt à Paris pour la présentation de leur livre La vie à la lisière dans le cadre de la Saison en Ukraine, discutent et font part de leur conversation. En plein black-out – comme d'habitude a-t-on envie d'ajouter.
    Tatyana Ogarkova et Volodymyr Yermolenko
  • Construire la mémoire en temps de guerre

    Comment l’Ukraine surmonte les grands défis mémoriels de son époque

    Que cela soit dans la demande de mémorialisation immédiate des citoyens ukrainiens qui enterrent leurs proches sous les bombardements à Marioupol, ou dans l'instrumentalisation de la Seconde Guerre mondiale par la Russie, la mémoire occupe un rôle majeur dans le conflit actuel. Une nouvelle culture de la mémoire apparaît en Ukraine, sur les ruines du « plus jamais ça ».
    Anton Drobovych