Construire la mémoire en temps de guerre
Comment l’Ukraine surmonte les grands défis mémoriels de son époque
Que cela soit dans la demande de mémorialisation immédiate des citoyens ukrainiens qui enterrent leurs proches sous les bombardements à Marioupol, ou dans l'instrumentalisation de la Seconde Guerre mondiale par la Russie, la mémoire occupe un rôle majeur dans le conflit actuel. Une nouvelle culture de la mémoire apparaît en Ukraine, sur les ruines du « plus jamais ça ».
« Cuba et Alaska » de Yegor Troyanovsky, 2024. Diffusé sur arte.rtv, « Génération Ukraine ».
La guerre russo-ukrainienne (dans le droit ukrainien : « Guerre pour l’indépendance de l’Ukraine ») en cours depuis 2014, devenue guerre à grande échelle en 2022, a non seulement changé fondamentalement la vie du peuple ukrainien et révélé la crise et l’impuissance du droit international à protéger les nations d’une agression militaire directe, mais elle a aussi modifié le paysage mémoriel de notre société. En tant qu’ancien fonctionnaire ayant travaillé sur la mémoire, devenu soldat pendant deux ans, et aujourd’hui chercheur en war remembrance [en anglais dans le texte — note de la traductrice] dans l’une des meilleures universités ukrainiennes, j’aimerais parler de ces changements et de leur possible influence sur l’Europe.
Avec la grande guerre, la culture et la politique mémorielle ukrainiennes ont été confrontées à trois grands défis :
— La nécessité de préserver la mémoire ici et maintenant, sans distance temporelle
— La crise du grand récit mémoriel européen du « plus jamais ça »
— L’importance de la qualité des pratiques et des objets mémoriels, même dans le contexte d’une forte demande de mémorialisation immédiate de la part de la société
Regardons de plus près chacun d’entre eux.
La nécessité de préserver la mémoire ici et maintenant, sans distance temporelle
Au sein de la communauté académique, il a très longtemps existé un consensus selon lequel la façon de présenter les événements et la mémoire de leurs participants et victimes dépendaient en grande partie de la distance historique. C’est-à-dire qu’une fois passé un certain nombre d’années, les chercheurs les comprennent mieux, les étudient mieux, peuvent déterminer leurs nombreuses circonstances, et dès lors la société peut commencer à formuler des affirmations quant à ces événements, à les caractériser, à ériger des monuments et à construire des objets mémoriels. Mais la réalité de la vie d’une société démocratique du XXIe siècle s’est révélée tout autre.
Actuellement, en Ukraine, la demande de mémorialisation immédiate est extrêmement importante, surtout dans les régions proches du front. Les institutions travaillant à la préservation de la mémoire, par exemple, reçoivent la visite de mères expliquant que, dans leur ville ou village, beaucoup de personnes sont mortes à la guerre, et qu’elles veulent leur dresser un monument temporaire. Elles demandent alors comment le faire bien, et non pas avec des moyens de fortune, pour leur rendre hommage comme il se doit.
Les Ukrainiens ne peuvent pas ne pas mémorialiser : ils ressentent le besoin de le faire immédiatement. Je tiens à souligner l’observation de cette pratique, que j’ai trouvée surprenante, car il est rare qu’une société confrontée à une guerre d’une telle ampleur se préoccupe de la mémorialisation en parallèle à la guerre elle-même. À une telle échelle, et dans le contexte d’une telle intensité des combats, c’est impressionnant. Par exemple, durant la seconde guerre mondiale, on trouve difficilement des exemples de communautés ayant dressé des monuments aux morts alors que les combats se déroulaient à proximité. Cela peut paraître absurde, mais c’est ce qui se déroule actuellement en Ukraine.
Pour de nombreuses personnes, qui n’ont pas lu de textes académiques sur la distance historique, il ne s’agit pas de normes théoriques, mais de préserver la mémoire de ceux qui ont été tués par les occupants – occupants qui peuvent encore détruire la mémoire de ces personnes. Ainsi, leur geste de mémorialisation, même si demain le monument peut être endommagé ou détruit par une frappe de missile russe, sert en premier lieu à préserver la dignité humaine, à protéger le droit à la vérité sur la guerre.
Dans ce contexte, l’exemple de Marioupol, occupée en 2022 par les troupes russes après 86 jours d’encerclement, est très parlant. La bataille de Marioupol fut très difficile, car les Russes ne cessaient de bombarder les quartiers résidentiels avec leur artillerie et leurs avions : la population civile a subi des pertes énormes et leur évacuation était extrêmement difficile, étant donné que l’agresseur n’avait pas officiellement déclaré la guerre[1] (et ne l’a toujours pas fait).
Mais même là-bas, où chaque heure passée en ville pouvait leur coûter la vie, les habitants essayaient de marquer le lieu de mort ou les tombes de leurs proches, amis, voisins. Nous connaissons ces histoires terribles d’habitants de Marioupol enterrant sous les bombardements leurs voisins dans les cours d’immeubles, et marquant les tombes de croix fabriquées de leurs propres mains. Ils risquaient la mort pour ce geste, par lequel ils tentaient de lutter pour la vérité, de résister à la barbarie et à la déshumanisation menaçant la dignité élémentaire de chaque individu et le droit à une tombe marquée ne serait-ce que d’un nom.
Voici donc la source de ce premier grand défi. La mémoire, auparavant élément facultatif de la culture, a revêtu une importance cruciale, liée à la préservation de la dignité, des droits de l’homme et de la lutte pour l’humanité. Et quand il s’agit de mémoire, les Ukrainiens tiennent à l’honorer et ne se contentent pas d’attendre qu’advienne une paix illusoire.
La crise du grand récit mémoriel européen du « plus jamais ça »
Après la seconde guerre mondiale, l’Europe et le monde ont longtemps vécu dans le paradigme mémoriel du « plus jamais ça ». Celui-ci se fondait sur la promotion de la réconciliation, sur le refus de la haine et de la concurrence entre les peuples (et notamment : qui a eu le plus de victimes, qui a le plus contribué à la victoire, qui a eu raison et quand, et qui a eu tort), sur la mémoire de tous les morts pendant la guerre et sur le refus du militarisme, de la rhétorique agressive et du revanchisme. Son objectif était de bâtir la paix, et de reconstruire une compréhension mutuelle se forgeant à travers la mémoire des pertes et destructions terribles de la seconde guerre mondiale.

Les théoriciens comme les praticiens pensaient qu’une mémoire attachée à la paix pouvait avoir un effet calmant et régénérant, et pouvait encourager une attitude responsable, même au sein des sociétés dont les porte-parole n’avaient jamais demandé pardon pour les crimes commis et les erreurs du passé (comme l’Union soviétique, qui de 1939 à 1941 était alliée de facto au IIIe Reich, puis devint membre de la coalition anti-hitlérienne, et employa ensuite de grands moyens pour tenter de faire oublier leur attaque conjointe de la Pologne et le fait qu’elle avait, des années durant, fourni aux nazis d’importantes ressources destinées à la guerre). On pensait que la silenciation et l’évitement de tout conflit inutile remplaceraient le repentir par une mémoire soi-disant responsable, et qu’ainsi cela conduirait à éviter de futurs conflits. Mais c’est tout autre chose qui s’est passé.
Après l’accession au pouvoir de Poutine, la Russie rejeta le paradigme mémoriel libéral post-seconde guerre mondiale et commença à imposer à sa population l’idéologie revanchiste du « on peut le refaire ». Celle-ci se résume à l’idée que le grand gagnant de la guerre contre les nazis était l’Union soviétique, et que les pays occidentaux sont faibles et ingrats, et n’ont donc pas le droit de faire la morale à la Russie. Au contraire, ils sont endettés pour toujours envers Moscou (pas envers les dizaines de pays et de peuples qui formaient alors l’URSS et arrêtèrent les nazis, mais bien envers les Russes), doivent accepter son hégémonie dans la région et en Europe, ne doivent pas entraver son élargissement et son expansionnisme agressif. Pendant longtemps, les Russes ont tenté d’exporter cette vision de l’histoire en Ukraine et en même en Europe.
Mais la guerre russo-ukrainienne est en réalité la conséquence du fait que les Ukrainiens prenaient clairement leurs distances d’avec les Russes et d’avec tout le modèle mémoriel soviétique. La déclaration en 2010 de Poutine selon laquelle la Russie avait gagné seule la guerre, sans l’Ukraine ni les autres nations, fut un tournant. Elle marqua ce passage toxique, ce point de non-retour. La société ukrainienne comprit alors que la Russie s’appropriait la victoire dans la seconde guerre mondiale et rendait toxique le culte de cette victoire.
À partir de ce moment-là, les études sociologiques commencèrent à révéler une chute du soutien aux commémorations du 9 mai (qui font partie du canon soviétique et russe de la mémoire de la guerre, tandis que l’Europe et l’Ukraine célèbrent le 8 mai, jour officiel du cessez-le-feu en Europe inscrit dans l’Acte de capitulation de l’Allemagne).
Les Russes firent de la mémoire de la seconde guerre mondiale un instrument de contrôle toxique sous le slogan « on peut le refaire » : ils ornaient les nouvelles voitures de vieux slogans militaires comme « on ira jusqu’à Berlin ! », habillaient les enfants de maternelle en petits soldats, nouaient des rubans de Saint-Georges (symbole militaire russe) sur des maillots de bain. Plus la Russie rendait toxique la mémoire de la seconde guerre mondiale et plus elle l’instrumentalisait ouvertement, plus la société ukrainienne s’en éloignait. Les Ukrainiens firent le choix du modèle mémoriel européen : libéral, modéré et véritablement raisonnable.
Mais le temps passant, il devint clair que le slogan « plus jamais ça » ne fonctionnait pas, car la mémoire à elle seule ne peut garantir que le mal ne se reproduira jamais. La mémoire n’est qu’une invitation à prendre une position de principe et à agir de manière décisive. Et si, en l’espace de quelques décennies, la mémoire n’appelle plus à la lutte et cesse de protéger les valeurs qui la fondent, alors elle est menacée de la ritualisation de ses éléments et de la dévaluation des valeurs la constituant.
Cela est devenu d’autant plus visible après le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en 2022. Tous les mémoriaux, musées et monuments dédiés à la seconde guerre mondiale et à ses victimes n’ont pas empêché une nouvelle guerre en Europe. Le discours antiguerre, pourtant abondant, n’a même pas réussi à préserver une clarté morale dans la caractérisation du bien et du mal, car aujourd’hui encore, certains dirigeants européens et américains remettent en cause le droit de l’Ukraine à l’auto-défense, appellent à cesser toute aide aux Ukrainiens dans leur lutte contre l’agresseur, et parfois même accusent la victime, au lieu de l’agresseur, d’avoir commencé la guerre.
N’est-ce pas là la preuve la plus éloquente de la banqueroute de l’honorable paradigme du « plus jamais ça », ayant révélé qu’il s’agissait en réalité d’un « encore et encore » (les millions de personnes ayant survécu à la guerre ces dernières décennies dans les Balkans, en Syrie, en Géorgie et maintenant en Ukraine ne tairont pas cette vérité) ?
L’importance de la qualité des pratiques et des objets mémoriels, même dans le contexte d’une grande demande de mémorialisation immédiate de la part de la société
Une réforme de décentralisation en Ukraine y a fait naître 1 469 communes. Chacune a reçu des moyens supplémentaires, et davantage de droits et de possibilités d’autogestion. Et il est apparu que les communes, surtout les plus petites, n’ont aucune expertise sur de nombreux sujets. Comme la mémorialisation de la guerre. Bien entendu, s’il s’agit d’une grande ville comptant une université, plusieurs instituts scientifiques, des musées et des mémoriaux, alors elle saura sans grande difficulté trouver des professionnels capables de créer un lieu mémoriel, ou ne serait-ce que de donner conseil à ce sujet. Cependant, l’écrasante majorité des communes ukrainiennes ne sont pas des grandes villes.
Ce défi s’est manifesté d’autant plus fortement après 2022. Des centaines de communes se sont retrouvées sur la ligne de front, ou dans des territoires soumis aux combats puis libérés des occupants (les régions de Kyiv, de Kharkiv, de Tchernihiv, de Kherson et de Mykolaïv), et quasiment toutes les communes ont commencé à subir des pertes humaines : depuis 2022, des dizaines de milliers de notifications de décès ont été envoyées dans presque tous les coins d’Ukraine. C’est pourquoi le besoin de construire des lieux mémoriels, des monuments, des cimetières militaires et de nouvelles pratiques de commémoration est devenu pressant partout. Et malheureusement, l’Ukraine n’a jamais compté beaucoup de spécialistes en mémorialisation.
Le manque d’expertise et la hausse de la demande ont fait qu’en de nombreux endroits, la mémoire des événements de la guerre et de ses victimes a été mal organisée. Parfois, de vieilles pratiques soviétiques, qui fonctionnent mal, ont été remises à jour ; ailleurs, on a essayé de faire quelque chose d’esthétiquement moderne, mais qui s’est révélé grotesque ou inapproprié ; ailleurs encore, les autorités locales, par manque de moyens, n’ont pas agi, et par conséquent les habitants ont eu recours à une « mémorialisation populaire » chaotique et non autorisée, avec les moyens du bord.
Cette situation a conduit au développement d’ONG dont le travail sur la mémorialisation de la guerre se révèle particulièrement pertinent (comme la plateforme mémorielle Memorial, Moment of honor, Past/Future/Art et d’autres), et de l’unique programme académique ukrainien de « Memory and Conflict Studies ».
En outre, ce besoin a conduit à la préparation par l’Institut ukrainien pour la mémoire nationale (un organe du pouvoir, actif depuis 2008, qui s’occupait initialement de la reconstruction et de la préservation de la mémoire des communes après les années de régimes totalitaires, et qui travaille essentiellement aujourd’hui sur la guerre moderne) d’un document important détaillant les principes de mémorialisation de la guerre. Concrètement, il formule des recommandations et une liste de principes de commémoration qui mettent l’accent sur les pratiques modernes et décrit brièvement les meilleures pratiques et les lignes rouges.
Actuellement, il existe dix de ces principes :
— un grand degré d’implication (l’importance de la participation de tous les acteurs à la prise de décisions) ;
— la publicité et la clarté (la transparence, l’ouverture et l’accessibilité du processus de mémorialisation) ;
— la véracité (s’abstenir d’une glorification illégitime des siens ou d’une diabolisation injustifiée de l’ennemi) ;
— l’inclusivité (la mémorialisation doit être accessible dans la forme, dans le fond et dans son processus) ;
— l’égalité (l’importance d’une mémoire équilibrée, qui ne discrimine pas au profit de certaines personnes ou de certains groupes de personnes) ;
— le professionnalisme et l’honnêteté (une approche professionnelle et responsable envers la mémoire, sans dilettantisme ni précipitation) ;
— la pertinence et l’actualité (il est inadmissible d’ignorer la mémorialisation ou de la remettre à plus tard) ;
— l’humanité (ne pas utiliser de pratiques trop formelles, pathétiques ou déshumanisantes) ;
— l’éthique et l’écologie (équilibre entre les espaces mémoriel, urbain et naturel) ;
— la neutralité idéologique (la spéculation sur la mémoire par des personnalités politiques ou des idéologies agressives est inadmissible).
Tout cela atteste de la hausse d’une demande d’expertise et de l’apparition d’une nouvelle culture de la mémoire en Ukraine qui, sur les ruines du « plus jamais ça », tente de rebâtir une mémoire agissante, capable de répondre aux demandes pressantes de la société, tout en restant professionnelle et humaine.
Traduit de l’ukrainien par Louise Henry
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