Prendre soin en temps de guerre
Soigner les corps blessés
L’histoire sociale et culturelle des guerres mondiales du XXe siècle montre que le soin aux corps constitue un défi d’envergure pour toute société. Le soin prodigué par les citoyens en particulier révèle la force du lien social et des solidarités qui unissent la société ukrainienne et lui permettent de résister. Et lorsque la Russie lance en 2022 son invasion militaire à grande échelle, le système de santé ukrainien résiste au choc, dans ses composantes militaires comme civiles, grâce à une grande expérience accumulée depuis Maïdan en 2014.
« Queens of Joy : unies pour la liberté » d'Olga Gibelinda, 2025. Diffusé sur arte.tv, « Génération Ukraine ».
Lorsque nous imaginons les guerres, nous pensons aux confrontations entre armées, aux mobilisations de moyens, aux soldats, à la puissance du feu, aux tranchées. Nous ne les pensons pas sous le prisme du soin aux corps. Prendre soin des corps malades, blessés, mutilés, jeunes ou âgés, militaires ou civils, tous vulnérables à différents degrés, constitue cette autre grande épreuve de la guerre, souvent invisibilisée. Pourtant, prendre soin des corps, c’est ce qui permet à une société de tenir le choc. Soigner c’est sauver des vies et persévérer lorsque les combats font rage. Soigner c’est aussi refaire société, lorsque les armes se taisent, que les soldats reviennent du front et que l’on avance vers une sortie de guerre.
Tout un ensemble d’acteurs, d’infrastructures et d’objets sauvent quotidiennement des vies en Ukraine. Ces assemblages du soin prouvent à chaque fois que le sacrifice a une valeur et qu’il est reconnu par la société. Mykola Shot, soldat de 40 ans de la brigade Kholodnyi Yar, a été blessé en février 2024 dans la région de Donetsk : les tirs de mortier lui ont déchiqueté le corps. Ses frères d’armes ont pris soin de lui et prodigué les premiers gestes d’aide. Le courage et les savoir-faire des paramédics, ayant rapidement évacué le blessé, ont rendu possible sa survie. Cette chaîne du soin s’est poursuivie lors de sa prise en charge dans un poste de chirurgie mobile, puis dans les hôpitaux de Dnipro, Kyiv et Lviv. Lorsqu’il est sorti du coma à Kyiv après des semaines de lutte pour sa vie, il a découvert qu’il avait subi une quadruple amputation. Le lien entre prothésistes, physio et ergothérapeutes, psychologues et travailleurs sociaux lui a permis de retrouver, petit à petit, le chemin de la reconstruction et de la mobilité. Un an plus tard, des bénévoles de sa ville natale ont acheté une voiture pour lui à partir d’une collecte citoyenne de fonds. Après adaptation de ce véhicule aux particularités de son corps appareillé, Mykola le conduit depuis comme un chauffeur expérimenté, attirant l’attention des médias mais montrant aussi à d’autres personnes amputées que les limites du possible peuvent être repoussées. Pour Mykola, le soin a compté à chaque étape de son parcours.
Dans la littérature dédiée, le soin a de multiples visages[1]. Il renvoie aux soins curatifs visant à réparer les corps et, par extension, aux systèmes de santé. Il comprend aussi les relations et les pratiques d’assistance à autrui, exercées dans une variété de contextes : famille, bénévolat, église, charité privée. Il désigne enfin les politiques de protection sociale et d’inclusion et suppose à ce titre des interventions des pouvoirs publics, mais aussi des communautés locales et d’acteurs privés, en appui aux personnes expérimentant une situation de vulnérabilité.
La fondation caritative Sœur de la miséricorde, non religieuse malgré son nom, prend soin des blessés depuis le printemps 2014. C’est ce groupe j’ai rejoint en bénévole au début de la guerre et que j’ai étudié en sociologue de façon immersive entre 2014 et 2022.
L’histoire sociale et culturelle, de plus en plus riche, des guerres mondiales du XXe siècle montre que le soin aux corps constitue un défi d’envergure pour toute société[2]. L’Ukraine offre à cet égard un exemple éclairant. Lorsqu’en 2014, la Russie lance une guerre hybride contre l’Ukraine dans les régions de Donetsk et de Louhansk, le système de santé des armées est démuni : la logistique d’évacuation médicale et de prise en charge préhospitalière des blessés n’existent que sur le papier, les kits de premiers soins, composés d’après des normes héritées d’URSS, sont en nombre insuffisant, le manque de personnels médicaux formés est criant, l’usure des équipements et des matériels, les pénuries chroniques de fournitures médicales et de médicaments, mais aussi de produits de nettoyage et d’entretien, marque le quotidien des établissements de soins.
Face à ces brèches dans l’action publique, la société ukrainienne endosse, dans la continuité de ses engagements sur le Maïdan, de nouveaux rôles : fourniture des garrots-tourniquets tactiques et des sachets de poudre hémostatiques pour stopper les hémorragies, organisation logistique des évacuations de blessés, assistance aux soldats malades ou mutilés, soignés dans les hôpitaux militaires de Kharkiv, Dnipro, Kyiv, Vynnytsa ou Lviv. Au centre hospitalier médico-militaire de Kharkiv qui devient un hôpital de première ligne, c’est la fondation caritative Sœur de la miséricorde (Sestra myloserdia), non religieuse malgré son nom, qui prend soin des blessés depuis le printemps 2014 et jusqu’à aujourd’hui. C’est ce groupe j’ai rejoint en bénévole au début de la guerre et que j’ai étudié en sociologue de façon immersive entre 2014 et 2022[3]. Jusqu’à ce jour, je continue à suivre ses activités, même si par intermittence et plus en retrait.
Les activités de Sœur de la miséricorde dessinent les contours du soin prodigué par la société : surveillance des blessés militaires et de leurs besoins, divers gestes d’aide logistique et alimentaire face aux désagréments temporaires ou handicaps sévères, écoute attentive, empathie sans limites, soutien moral, accompagnement à des étapes ultérieures du parcours de soins tels que l’appareillage prothétique et la réadaptation fonctionnelle et psychologique, la reconnaissance du handicap. En parallèle, les bénévoles, femmes dans leur grande majorité, collectent des dons matériels et financiers auprès de la population pour réparer d’autres insuffisances : objets d’hygiène personnelle et vêtements civils, service de petites collations, financement des médicaments et des équipements médicaux, ou encore des travaux de rénovation des locaux, anciens et dégradés, de l’hôpital militaire.

Lorsque la Russie lance le 24 février 2022 une invasion militaire à grande échelle de l’Ukraine, le système de santé ukrainien résiste mieux au choc, tant dans ses composantes militaires que civiles, grâce à une grande expérience accumulée depuis 2014, ainsi qu’à des réformes réalisées : introduction de nouveaux standards de soins, de nouvelles formations à la médecine tactique ou à la chirurgie de guerre ou encore du principe de l’espace de soins commun (edynyi medychnyi prostir) élaboré pour une prise en charge coordonnée des blessés par des établissements civils et militaires.
La violence destructrice de l’invasion bouleverse malheureusement ces expériences du passé. Les défis de prise en charge sont immensément plus énormes que huit ans plutôt. Les bombardements incessants prennent pour cibles les postes mobiles chirurgicaux au front, mais aussi les hôpitaux de l’arrière. Les drones russes rendent impossibles l’évacuation médicale du champ de bataille. Les combats font des contingents importants de blessés à réparer, à remettre dans les rangs ou à réinscrire dans la vie civile après démobilisation. Le nombre de polytraumatismes ne cesse d’augmenter. Aucun État ne peut faire face seul à ce régime de destruction. Les réseaux citoyens, anciens ou nouveaux, toujours protéiformes, viennent, encore une fois en masse, épauler les institutions. Ils s’impliquent dans le soin à partir des mêmes ressorts et avec des modes opératoires similaires à ceux de 2014.
La participation citoyenne au soin tient d’abord à la solidité de l’engagement qui la sous-tend. Un engagement qui commence sur le Maïdan, qui perdure dans le temps malgré ses écueils, ses épreuves de doute, ses moments d’épuisement de fonds et de moyens. Mais un engagement qui se redéploie à chaque fois que le danger surgit, comme ce fut le cas le 24 février 2022. À cet égard, cette participation se situe à l’opposé d’une plus grande fluidité des engagements associatifs ou militants dans nos sociétés pacifiques. Si certaines bénévoles de Sœur de la miséricorde ont été contraintes de quitter l’Ukraine après l’invasion militaire à grande échelle, elles réinventent des formes d’aide depuis l’étranger. D’autres restent à Kharkiv et continuent d’assister les blessés.
Long de plus de douze ans, dont quatre en contexte d’une guerre d’usure qui oblige à vivre mobilisés à l’instant présent, cet engagement porte les bénévoles au bord de l’effondrement. « My ne vtomylys’ ! » (« Nous ne sommes pas fatiguées ! ») s’obstinent à indiquer jour après jour sur leur page Facebook les femmes de Sœur de la miséricorde. Leur « My ne vtomylys’ !» est toujours suivi de l’incantation « Do peremogy !» (« Jusqu’à la victoire ! ») : l’usure ne veut pas dire l’abandon. Comme la plupart des Ukrainiennes et Ukrainiens, ces femmes n’éprouvent pas d’autre choix que celui de poursuivre leur combat auprès des blessés pour ne pas disparaître dans les geôles sous occupation russe et pour exister en tant que citoyennes d’une nation libre et émancipée.
Loin de s’opposer, la compensation des insuffisances de l’action publique et la réforme, en tant que deux modes de participation de la société et de ses engagements avec les institutions, se renforcent mutuellement et avancent main dans la main.
Le soin citoyen est aussi révélateur de la force du lien social et des solidarités qui unissent la société ukrainienne et lui permettent de résister hier comme aujourd’hui. Ce soin est porté par une multitude de groupes, grands ou petits, structurés de façon horizontale, formalisés en tant qu’associations ou tout à fait informels, fédérant des profils et des milieux sociaux très variés. Depuis 2022, ces groupes investissement même des domaines d’activités inédits jusque-là : aménagement des trains d’évacuation médicale, conception de drones terrestres d’évacuation des blessés de la zone de mort longue de près de dix kilomètres, circulation transnationale des protocoles et des savoir-faire de l’appareillage prothétique, défense des droits de militaires polytraumatisés en contact avec les administrations étatiques.
Certains parmi ces acteurs citoyens opèrent dans les interstices de l’action publique et seulement à partir des dons recueillis auprès de la société. Ils compensent les incapacités étatiques de façon pratique et directe et par des bricolages quotidiens de soins et de matériaux. Sœur de la miséricorde collecte, achète et redistribue une grande variété des matériaux : des objets les plus insignifiants à première vue (vêtements, serviettes, lingettes, gants, savon) aux supports standard (béquilles) ou plus sophistiqués (fauteuils roulants), en passant par des dispositifs médicaux (implants, endoprothèses). Ses bénévoles accordent ainsi une attention particulière pour le confort, les besoins spécifiques des patients, la disponibilité des médicaments, des matériaux et même des équipements, contribuant ainsi à garantir la continuité des soins. C’est dans cette épaisseur des matériaux, des objets et des dons financiers réunis que le lien social s’entretient et que la solidarité collective prend corps.
D’autres acteurs citoyens mènent plutôt des campagnes de plaidoyer auprès des pouvoirs publics ou encore des actions collectives revendicatives autour de leurs projets de réformes. Il s’agit de réformes modernisatrices du parcours ou de l’offre de soins médicaux, mais également des procédures, souvent formalistes et bureaucratiques, d’administration des soins, de reconnaissance des handicaps ou d’attribution des indemnités. Par leurs actions et leurs engagements, ces acteurs contribuent à la construction des problématiques de soin et d’inclusion des corps mutilés comme phénomène social et problème public et, par là, à leur inscription à l’agenda politique.
Loin de s’opposer, la compensation des insuffisances de l’action publique et la réforme, en tant que deux modes de participation de la société et de ses engagements avec les institutions, se renforcent mutuellement et avancent main dans la main. Ces modes d’action attirent aussi notre attention sur l’enchevêtrement des temporalités dans le soin, entre le temps court des urgences et le temps long de la reconstruction. L’agression militaire massive impose à la société ukrainienne de tenir ces deux temporalités, c’est-à-dire à la fois soigner les corps en urgence, mais aussi se positionner sur des enjeux médicaux et sociétaux qui engagent des avenirs multiples : reconstruction des corps, indemnités aux victimes, prise en charge du handicap, inclusion sociale et inclusivité des espaces et des lieux, acceptation de l’altérité corporelle par la société.
La contribution citoyenne au soin ouvre enfin cette grande question d’un modèle légitime de soin et d’inclusion sociale à reconstruire à l’avenir en Ukraine. Le soin tel qu’il est pratiqué par les actrices et acteurs de la société nous dessine un idéal des infrastructures et des pratiques attentives au patient et centrées sur ses besoins et ses dépendances temporaires, ouvertes à tous et inclusives, exemptes de toutes sortes d’inégalités, garantissant des soins complets, gratuits et de qualité, impliquant tant l’État que la société. Cet idéal est pensé comme un impératif absolu pour traverser collectivement l’épreuve de l’obscurité, puis refonder société en évitant de nouvelles fractures dans un pays de près de 35 millions d’habitants, dont 1 million de militaires en service actif, pays où les séquelles de la guerre se feront sentir pendant longtemps. Cet idéal est aussi sous-tendu par l’enjeu de différenciation par rapport à la Russie, pays agresseur qui dénie la guerre, néglige les mutilés et les morts de son propre côté.
Or, cet idéal entre en tension avec les dynamiques de construction du soin à l’échelle européenne et internationale marquées par les logiques néolibérales, gestionnaires et marchandes et supposant le retrait de l’État social, la privatisation des services à la personne, la soumission des acteurs associatifs aux injonctions managériales d’efficacité et de rendement[4]. C’est ce modèle de marchandisation du soin que les bailleurs de fonds internationaux prescrivent à l’Ukraine.
Tout en étant pays candidat à l’adhésion à l’UE et soumis à ses conditionnalités, l’Ukraine montre ici l’existence d’une voie différente. Son modèle du soin solidaire citoyen, informel ou plus institutionnalisé, compensatoire ou complémentaire de l’action publique, redéployable rapidement au service du bien commun peut servir de référence à nos sociétés ; sociétés à chaque fois profondément déstabilisées et mises en grande difficulté en situation de crise. En infléchissant la dynamique de prescription des normes et des pratiques, nous pouvons apprendre aux côtés des Ukrainiennes et des Ukrainiens afin de coconstruire ensemble un modèle du soin réparateur des corps et de la société tant en temps de guerre qu’en temps de paix.
Article publié le 28 janvier 2026.
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