{"id":747,"date":"2026-01-27T16:49:35","date_gmt":"2026-01-27T15:49:35","guid":{"rendered":"https:\/\/supplements.aoc.media\/le-voyage-en-ukraine\/?p=747"},"modified":"2026-01-27T18:17:27","modified_gmt":"2026-01-27T17:17:27","slug":"eloge-de-la-poesie-de-yaryna-chornohuz","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/supplements.aoc.media\/le-voyage-en-ukraine\/2026\/01\/27\/eloge-de-la-poesie-de-yaryna-chornohuz\/","title":{"rendered":"\u00c9loge de la po\u00e9sie de Yaryna Chornohuz"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: left;\" class=\"first-paragraph\">Alors qu\u2019en novembre dernier, le pr\u00e9sident de la R\u00e9publique annon\u00e7ait un service national militaire pour cet \u00e9t\u00e9 et que le chef d\u2019\u00e9tat-major des arm\u00e9es, \u00e0 l\u2019occasion du 107<sup>\u00e8me<\/sup> Congr\u00e8s des maires, pr\u00e9voyait un conflit avec la France et la Russie pour 2030, on se sent comme le personnage de Tony Chicane dans la fresque d\u2019Antoine Dufeu, Blanchiment (KC \u00c9ditions, 2025) : \u00ab\u00a0On assiste en t\u00e9moin \u00e0 des guerres desquelles on \/ Combien de milliards de menaces anonymes ou pseu- \/ Aussi non engag\u00e9 qu\u2019il n\u2019existe des pays non align\u00e9s \/ Se per\u00e7oit partie prenante. Chaque fois qu\u2019un \u00c9tat \/ Donymes ont-elles \u00e9t\u00e9 \u00e9crites depuis que internet \/ Tony que tout le monde estime, reste un \u00e9lectron\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Voil\u00e0 on a beaucoup de mal \u00e0 exprimer ce que nous ressentons, si ce n\u2019est sous forme de s\u00e9quences aussi incongrues les unes que les autres. On est devenu les protagonistes d\u2019un spectacle complexe o\u00f9 la violence a une place de plus en plus importante et o\u00f9 les \u00c9tats europ\u00e9ens font tomber leurs derni\u00e8res cartes diplomatiques.<\/p>\n<p>Aussi pour y voir plus clair et comprendre ce qui se joue, \u00e9coutons Yaryna Chornohuz une jeune ukrainienne \u00e9voquer son exp\u00e9rience de la guerre dans son livre <em>C\u2019est ainsi que nous demeurons libres<\/em> traduit par Ella Yevtouchenko et Fr\u00e9d\u00e9ric Martin. Une exp\u00e9rience qui n\u2019est pas une confidence sur la vie quotidienne au front, ni un document sur l\u2019agression par la Russie de l\u2019Ukraine qui dure depuis quatre ans. Cette exp\u00e9rience, elle est juste po\u00e9tique, d\u2019ailleurs le livre de Chornohuz est un recueil compos\u00e9 de trente-quatre po\u00e8mes.<\/p>\n<p>Au m\u00eame moment, un po\u00e8te et une po\u00e9tesse Christian Prigent et Liliane Giraudon faisaient para\u00eetre deux ouvrages en forme de journal \u2013 <em>Zapp &amp; zipp<\/em> (P.O.L, 2025) pour Prigent \u2013 et de pens\u00e9es accompagn\u00e9es de photographies \u2013 <em>Pot pourri<\/em> (P.O.L, 2025) pour Giraudon. Ils \u00e9voquent sans concession dans un phras\u00e9 frontal les d\u00e9rives inqui\u00e9tantes de notre \u00e9poque. Prigent\u00a0commente : \u00ab\u00a0Notre monde est habit\u00e9 par des sujets qui n\u2019imaginent m\u00eame pas qu\u2019il puisse y en avoir d\u2019autres puisqu\u2019ils ne disposent plus de langue pour les reconna\u00eetre ou les inventer\u00a0\u00bb et Giraudon constate\u00a0au paragraphe\u00a0103 de son texte\u00a0: \u00ab\u00a0Quand sous la canicule, il fait si chaud qu\u2019on ne peut dormir m\u00eame entre des murs de pierre. Et parce que ce mois de juin, \u00e0 Mossoul, dix-neuf jeunes filles yazidies qui refusaient d\u2019\u00eatre vendues comme esclaves sexuelles ont \u00e9t\u00e9 br\u00fbl\u00e9es vives dans des cages.\u00a0\u00bb<\/p>\n<figure id=\"attachment_903\" aria-describedby=\"caption-attachment-903\" style=\"width: 980px\" class=\"wp-caption alignnone\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-903 size-large\" src=\"https:\/\/supplements.aoc.media\/le-voyage-en-ukraine\/wp-content\/uploads\/sites\/3\/2026\/01\/Cuba-Alaska-3-1024x537.jpg\" alt=\"\u00ab Cuba et Alaska \u00bb de Yegor Troyanovsky, 2024. Diffus\u00e9 sur arte.rtv, \u00ab G\u00e9n\u00e9ration Ukraine \u00bb.\" width=\"980\" height=\"514\" srcset=\"https:\/\/supplements.aoc.media\/le-voyage-en-ukraine\/wp-content\/uploads\/sites\/3\/2026\/01\/Cuba-Alaska-3-1024x537.jpg 1024w, https:\/\/supplements.aoc.media\/le-voyage-en-ukraine\/wp-content\/uploads\/sites\/3\/2026\/01\/Cuba-Alaska-3-300x157.jpg 300w, https:\/\/supplements.aoc.media\/le-voyage-en-ukraine\/wp-content\/uploads\/sites\/3\/2026\/01\/Cuba-Alaska-3-768x403.jpg 768w, https:\/\/supplements.aoc.media\/le-voyage-en-ukraine\/wp-content\/uploads\/sites\/3\/2026\/01\/Cuba-Alaska-3-1536x805.jpg 1536w, https:\/\/supplements.aoc.media\/le-voyage-en-ukraine\/wp-content\/uploads\/sites\/3\/2026\/01\/Cuba-Alaska-3-2048x1074.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 980px) 100vw, 980px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-903\" class=\"wp-caption-text\">\u00ab Cuba et Alaska \u00bb de Yegor Troyanovsky, 2024. Diffus\u00e9 sur arte.rtv, \u00ab G\u00e9n\u00e9ration Ukraine \u00bb.<\/figcaption><\/figure>\n<p>Pour eux deux qui ont \u00e9t\u00e9 de l\u2019avant-garde, Prigent tr\u00e8s ouvertement avec la revue <em>TXT <\/em>en compagnie entre autres de Jean Pierre Verheegen et Giraudon en plus nuanc\u00e9e et comme \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie avec les revues <em>Banana Split<\/em> et <em>If<\/em> en duo avec Jean-Jacques Viton et aussi collaboratrice fervente de la revue <em>Action Po\u00e9tique<\/em> dirig\u00e9e par Henri Deluy, il ne fait aucun doute que la po\u00e9sie est plus un arsenal qu\u2019une bo\u00eete \u00e0 outil. C\u2019est que pour eux le po\u00e8me prend part au r\u00e9el, aux collisions qui nous impactent m\u00eame en temps de paix dont on sait que la paix y est toujours peu assur\u00e9e et de courte dur\u00e9e.<\/p>\n<blockquote><p>Chornohuz qui use abondamment du vers libre n\u2019est pas d\u2019avant-garde mais elle en a la lucidit\u00e9 et l\u2019humour.<\/p><\/blockquote>\n<p>Ceci dit et pour clore cette br\u00e8ve incursion dans l\u2019avant-garde dont une revue comme <em>DOC(K)S <\/em>aujourd\u2019hui est le lieu de toutes les exp\u00e9rimentations litt\u00e9raires et plastiques, il est bon de noter que de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019Atlantique le po\u00e8te am\u00e9ricain Kenneth Goldsmith partisan de la non-\u00e9criture a d\u00e9cid\u00e9 en f\u00e9vrier 2025 de r\u00e9sister au trumpisme. Comment\u00a0? En rouvrant UbuWeb nomm\u00e9 ainsi en r\u00e9f\u00e9rence au personnage d\u2019Alfred Jarry, p\u00e8re Ubu aussi belliqueux qu\u2019imb\u00e9cile. Sur ce site fond\u00e9 en 1996, on peut consulter toutes sortes d\u2019\u0153uvres sonores visuelles et \u00e9crites de po\u00e8tes et po\u00e9tesses internationaux, \u00ab\u00a0biblioth\u00e8que fant\u00f4me pirate compos\u00e9e de centaines de milliers d\u2019artefacts d\u2019avant-garde t\u00e9l\u00e9chargeables gratuitement\u00a0\u00bb dit-il. Goldsmith explique ainsi pourquoi il a pris cette d\u00e9cision : \u00ab\u00a0Maintenant, avec les changements politiques en Am\u00e9rique et ailleurs dans le monde, nous avons d\u00e9cid\u00e9 de red\u00e9marrer notre archivage et de faire cro\u00eetre Ubu. \u00c0 l\u2019heure o\u00f9 notre m\u00e9moire collective est syst\u00e9matiquement \u00e9radiqu\u00e9e, l\u2019archivage r\u00e9appara\u00eet comme une forme forte de r\u00e9sistance, un moyen de pr\u00e9server des formes d\u2019expression cruciales, subversives, marginalis\u00e9es. \u00bb<\/p>\n<p>Chornohuz qui use abondamment du vers libre n\u2019est pas d\u2019avant-garde mais elle en a la lucidit\u00e9 et l\u2019humour. L\u2019endroit d\u2019o\u00f9 elle nous parle n\u2019est pas \u00e9tranger \u00e0 cette tradition subversive la prenant au pied de la lettre et presque litt\u00e9ralement parce qu\u2019en plus d\u2019\u00eatre po\u00e8te, elle est combattante dans l\u2019arm\u00e9e ukrainienne dans une unit\u00e9 de drones. Le terme d\u2019avant-garde avant de concerner l\u2019art est d\u2019origine militaire. Il d\u00e9crit des troupes marchant en avant \u00e0 des fins de reconnaissance et de protection et Chornohuz l\u2019incarne totalement faisant du \u00ab\u00a0vers libre international\u00a0\u00bb (expression emprunt\u00e9e \u00e0 Michel Murat), une arme qui se caract\u00e9rise par la projection et dont la finalit\u00e9 est la riposte comme on s\u2019en rend compte dans cette strophe\u00a0:<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\">parfois il me semble que j\u2019ai appris<br \/>\n\u00e0 tuer avec mes po\u00e8mes<br \/>\nquand je largue de l\u2019explosif avec un drone<br \/>\nmais je ne crois pas qu\u2019un jour<br \/>\nles pleurs pour les morts s\u2019\u00e9puisent<br \/>\nc\u2019est ce que signifie \u00eatre po\u00e8te en Ukraine<br \/>\npleurer \u00e9ternellement dans ses po\u00e8mes<br \/>\nsur les tombes fra\u00eeches encore<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\">et sur celles qui sont l\u00e0 depuis des si\u00e8cles<\/p>\n<p>On notera que si Chornohuz compare ses po\u00e8mes \u00e0 des drones dans une m\u00e9taphore exag\u00e9r\u00e9e et quelque peu provocatrice (un po\u00e8me n\u2019est pas une arme l\u00e9tale alors qu\u2019un drone, oui) c\u2019est dans le contexte de la po\u00e9sie en Ukraine, c\u2019est en tenant compte de la place du po\u00e8te dans la culture ukrainienne qui semble manier aussi bien l\u2019\u00e9l\u00e9gie que l\u2019\u00e9pop\u00e9e. Comme si l\u00e0-bas, il ne pouvait y avoir de descriptions de champs de bataille sans des deuils \u00e0 porter, faisant aussi de la guerre un moment o\u00f9 les \u00e9motions et les sentiments sont aviv\u00e9s par la perte des proches mais sans romantisme :<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\">cela en sera fini du romantisme<br \/>\nle romantisme a d\u00e9sert\u00e9 le front<br \/>\navec l\u2019h\u00e9ro\u00efsme<br \/>\nen me laissant brusquement<br \/>\nta pr\u00e9sence\u2026<br \/>\naux cheveux gris et pleine de passion<\/p>\n<p>La philosophe am\u00e9ricaine Avital Ronell dit dans son livre <em>Stupidity<\/em> que \u00ab\u00a0L\u2019entreprise guerri\u00e8re et l\u2019entreprise po\u00e9tique semblent souvent se regrouper\u00a0\u00bb en pensant surtout au cri de guerre des po\u00e8tes solitaires. Et bien on y est avec Chornohuz dont la longue plainte due au chagrin dissimule ou plut\u00f4t retient un cri \u00e9touff\u00e9 avec un souffle qui se r\u00e9pand partout dans son vers libre. Et ceci d\u2019autant plus qu\u2019elle ne consid\u00e8re pas ce chagrin comme unique, comme personnel\u00a0:<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\">durant ces ann\u00e9es-l\u00e0<br \/>\nSerhiy a perdu Yana<br \/>\nYulia a perdu Illya<br \/>\nInna a perdu Ihor<br \/>\nHalyna a perdu Mykola<br \/>\ntous les noms sont vrais aucune perte n\u2019est fictive<\/p>\n<p>Ce dernier vers\u00a0: \u00ab\u00a0tous les noms sont vrais aucune perte n\u2019est fictive\u00a0\u00bb est l\u2019un des signes de la lucidit\u00e9 de Chornohuz. Pour elle, la po\u00e9sie n\u2019a de sens qu\u2019\u00e0 dire la v\u00e9rit\u00e9 m\u00eame au risque de d\u00e9cevoir en touchant la limite d\u2019une antipo\u00e9sie\u00a0: l\u2019\u00e9num\u00e9ration de noms de personnes inconnues. Et aussi pour elle, la po\u00e9sie n\u2019est pas un rem\u00e8de, la po\u00e9sie ne soigne pas, ni ne gu\u00e9rit et ne m\u00e8ne \u00e0 aucune r\u00e9silience. Quand on perd quelqu\u2019un, il est mort et elle dit non sans impertinence faisant un clin d\u2019\u0153il au Dante de <em>La Divine com\u00e9die<\/em> : \u00ab\u00a0personne ne sait o\u00f9 l\u2019on va apr\u00e8s le dernier cercle du paradis\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Pour bien entendre ce rapport \u00e0 la mort qui est tr\u00e8s sensible sans \u00eatre path\u00e9tique, qui est tr\u00e8s sentimental sans \u00eatre m\u00e9lodramatique, il faut tenir compte bien entendu des conditions de vie d\u2019une combattante sans cesse occup\u00e9e par sa propre survie et mue par un d\u00e9sir de victoire contre l\u2019ennemi et aussi du r\u00f4le historique des po\u00e8tes ukrainiens\u00a0:<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\">mon peuple pleure sur les tombes depuis des si\u00e8cles<br \/>\net je pleure aussi<br \/>\net tout ce que je peux faire d\u2019autre<br \/>\nc\u2019est de prendre une mitraillette<br \/>\nce que j\u2019ai fait il y a longtemps<br \/>\ncar les po\u00e8tes dans ce pays pressentent les guerres les<br \/>\n<span style=\"display: inline-block; padding-left: 40px;\">premiers<\/span><br \/>\net chaque fois on les prend pour des fous<\/p>\n<p>\u00c0 la fin de l\u2019\u00e9t\u00e9 dernier, le lundi 25 septembre 2025, Chornohuz \u00e9tait invit\u00e9e au Th\u00e9\u00e2tre de la Ville pour une soir\u00e9e po\u00e9sie qui lui \u00e9tait consacr\u00e9e. \u00c0 cette occasion, elle a expliqu\u00e9 que sa po\u00e9sie \u00e9tait inspir\u00e9e par la philosophie surtout la ph\u00e9nom\u00e9nologie et l\u2019existentialisme. Ce qui nous met au c\u0153ur de son exp\u00e9rience po\u00e9tique entendu qu\u2019avec la ph\u00e9nom\u00e9nologie, on appr\u00e9hende le monde qui nous entoure sous forme de ph\u00e9nom\u00e8nes et qu\u2019avec l\u2019existentialisme, cette appr\u00e9hension du monde est voulue, d\u00e9cid\u00e9e, volontaire. Ce qui nous fait dire que les deux rel\u00e8vent du <em>dasein<\/em>, terme que l\u2019on retrouve dans le titre original en ukrainien du livre de Chornohuz, <em>Dasein oborona prysutnosti<\/em> et \u00e9galement dans l\u2019\u00e9dition anglaise, <em>Dasein\u00a0: In Defence of Presence<\/em>.<\/p>\n<p><em>Dasein<\/em> est un concept emprunt\u00e9 au philosophe allemand Martin Heidegger o\u00f9 se m\u00ealent conjointement le fait d\u2019\u00eatre-l\u00e0 avec l\u2019angoisse d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 jet\u00e9 dans la vie et le fait d\u2019en accepter les cons\u00e9quences en se souciant des choses telles qu\u2019elles sont avec l\u2019id\u00e9e, pense Heidegger que seule la po\u00e9sie peut nous permettre d\u2019acc\u00e9der \u00e0 une parole qui ne serait pas une conversation, ni une discussion et encore moins un bavardage. Une parole qui serait tout enti\u00e8re ouverte \u00e0 l\u2019\u00eatre afin de l\u2019habiter. Ceci au-del\u00e0 de \u00ab\u00a0la crise du logement\u00a0\u00bb et des allers-retours oblig\u00e9s entre notre domicile et notre lieu professionnel et des constructions qui nous environnent (ponts, halls d\u2019a\u00e9roports, stades sportifs\u2026), Heidegger n\u2019ignorant pas la vie quotidienne et ses soucis. L\u2019enjeu pour lui serait d\u2019habiter le monde en po\u00e8te afin de s\u00e9journer dans un lieu o\u00f9 notre condition mortelle ne serait plus un obstacle \u00e0 la vie mais sa possibilit\u00e9, ce qui reviendrait \u00e0 habiter la terre, seule habitation r\u00e9elle o\u00f9 la po\u00e9sie par sa parole contribuerait \u00e0 b\u00e2tir une demeure o\u00f9 vivre et \u00eatre seraient v\u00e9cus en toute harmonie.<\/p>\n<p>\u00c0 la fin, Heidegger se laisse emporter en qualifiant cette habitation d\u2019enceinte \u00ab\u00a0templum\u00a0\u00bb pr\u00e9cise-t-il y int\u00e9grant un rapport au divin. Ce qui n\u2019arr\u00eate pas Chornohuz qui lui rend hommage ainsi qu\u2019\u00e0 un autre philosophe Nietzsche et deux \u00e9crivains, Ovide et Borges\u00a0:<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\">je voudrais dans mes \u00e9crits faire \u00e9cho<br \/>\n\u00e0 Ovide et Borges<br \/>\nje voudrais y parler des objets avec Heidegger<br \/>\net marcher sur le fil avec Nietzsche<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\">je voudrais bien\u2026<br \/>\nmais je suis issue d\u2019un peuple<br \/>\nqui depuis des si\u00e8cles<br \/>\nd\u00e9fend son grand pays<br \/>\ncontre l\u2019ennemi six fois plus nombreux<br \/>\nqui veut nous exterminer \u00e0 tout prix<br \/>\net qui nous a d\u00e9j\u00e0 organis\u00e9 au moins<br \/>\ntrois g\u00e9nocides (en r\u00e9alit\u00e9, il y en a plus)<\/p>\n<p>Mais le plus important \u00e0 retenir de la pens\u00e9e de Heidegger, c\u2019est qu\u2019habiter le monde en po\u00e8te n\u2019est possible qu\u2019\u00e0 \u00eatre libre auquel le titre en fran\u00e7ais du livre de Chornohuz fait \u00e9cho. La libert\u00e9 \u00e0 laquelle on a \u00e0 faire (\u00ab\u00a0\u2026 nous demeurons libres\u00a0\u00bb) dans le vers libre des po\u00e8mes et dans le fait qu\u2019en tant que femme, Chornohuz est engag\u00e9e volontaire dans l\u2019arm\u00e9e ukrainienne et non soumise comme les hommes \u00e0 la mobilisation obligatoire et aussi dans son aspiration \u00e0 d\u00e9livrer son pays de l\u2019agression violente des Russes est l\u2019effet d\u2019une obstination, d\u2019un ent\u00eatement \u00e0 \u00eatre pleinement l\u00e0 o\u00f9 l\u2019on a d\u00e9cid\u00e9 d\u2019agir. L\u00e0 o\u00f9 l\u2019on peut se situer, s\u2019orienter dans un monde o\u00f9 les choses et les valeurs nous sont famili\u00e8res tout en \u00e9tant inconnues.<\/p>\n<p>Et si dans la guerre, c\u2019est la puissance de frappe qui compte, si tout n\u2019est que cible, la force qui \u00e9mane du <em>dasein<\/em> peut dans certains cas permettre \u00e0 la po\u00e8te qu\u2019est Chornohuz d\u2019exp\u00e9rimenter po\u00e9tiquement une parole port\u00e9e par la bonne humeur\u00a0comme elle le dit dans cet extrait de po\u00e8me au ton aussi grin\u00e7ant que comique : \u00ab\u00a0un peu morose, n\u2019est-ce pas \/ et gu\u00e8re optimiste, hein\u00a0? mais vrai\u00a0\u00bb. Et elle ajoute dans un autre po\u00e8me avec une certaine d\u00e9sinvolture\u00a0: \u00ab\u00a0Libert\u00e9, tu es belle tout de m\u00eame\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Du <em>dasein<\/em>, j\u2019en eu un aper\u00e7u au Th\u00e9\u00e2tre de la Ville pendant ses lectures de po\u00e8mes. Chornohuz, derri\u00e8re son micro avec \u00e0 c\u00f4t\u00e9 sur un \u00e9cran la traduction en fran\u00e7ais. Elle avait une pr\u00e9sence sobre et souple, soucieuse d\u2019une seule chose, faire entendre sa voix, cette \u00ab\u00a0voix-de-l\u2019\u00e9crit\u00a0\u00bb \u00e0 la Christian Prigent qui se caract\u00e9rise par l\u2019absence de psychologie dans le ton et l\u2019absence d\u2019une posture d\u2019orateur et aussi l\u2019absence de spectaculaire comme il le pr\u00e9cise dans son livre <em>Compile<\/em> (P.O.L, 2011). Autant d\u2019absences ignor\u00e9es par bon nombre de po\u00e8tes et po\u00e9tesses fran\u00e7ais de la g\u00e9n\u00e9ration de Chornohuz qui lisent leurs po\u00e8mes en public \u00e0 la fa\u00e7on de com\u00e9diens ou d\u2019auteurs de stand-up ou de One Man Show.<\/p>\n<p>C\u2019est que le <em>dasein<\/em>\u00a0consiste aussi \u00e0 \u00eatre soi-m\u00eame, sorte de \u00ab\u00a0qui suis-je\u00a0?\u00a0\u00bb cherchant sa place dans le monde, m\u00eame \u00e0 l\u2019occasion d\u2019une mise en sc\u00e8ne minimale puisqu\u2019on \u00e9tait quand m\u00eame dans un th\u00e9\u00e2tre. Certes, on y entendait la langue ukrainienne \u2013 une langue tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9e du fran\u00e7ais par son rythme et ses accents toniques \u2013 mais la fa\u00e7on de lire de Chornohuz mettait en avant une parole impossible \u00e0 chanter (au sens o\u00f9 le chant a toujours hant\u00e9 la po\u00e9sie) sauf \u00e0 entonner ses vers libres c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019interrompre son chant \u00e0 peine commenc\u00e9 \u2013 \u00ab tant que je peux\u00a0\u00bb \u2013 pour nous envoyer un signe\u00a0:<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\">je veux chanter, tant que je peux<br \/>\nla libert\u00e9<br \/>\ntout ce qui au cours de ces longues ann\u00e9es de combat<br \/>\nsemble<br \/>\nne plus avoir<br \/>\nde pays<\/p>\n<p>Aussi est-il \u00e0 propos ici de comparer Chornohuz \u00e0 une autre po\u00e8te de sa g\u00e9n\u00e9ration, la po\u00e8te am\u00e9ricaine Amanda Gorman. En effet, on pourrait \u00eatre tent\u00e9 de penser que Chornohuz \u00e9voquant ses propres pleurs et ceux de ses fr\u00e8res et s\u0153urs d\u2019armes tout en maniant \u00ab\u00a0drones\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0mitraillette\u00a0\u00bb et compte tenu aussi de sa voix qui a une port\u00e9e officielle, institutionnelle depuis que son livre a re\u00e7u en 2024 la plus haute r\u00e9compense litt\u00e9raire en Ukraine (le prix Taras Chevtchenko), qu\u2019elle est la porte-parole de ses compatriotes. Il n\u2019en est rien. Et l\u2019on s\u2019en rend compte quand elle \u00e9crit tr\u00e8s pragmatiquement\u00a0:<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\">la voix ne s\u2019\u00e9teint pas si elle sait vibrer<br \/>\nchaque femme abrite une combattante<\/p>\n<p>Amanda Gorman, elle est connue mondialement pour avoir lu <em>La colline que nous gravissons<\/em> lors de l\u2019investiture du pr\u00e9sident d\u00e9mocrate Joe Biden en 2021. Dans ce po\u00e8me, elle fait l\u2019apologie du courage et exalte le peuple am\u00e9ricain \u00e0 r\u00e9aliser un monde meilleur. L\u2019effort que requiert la mont\u00e9e de la \u00ab\u00a0colline\u00a0\u00bb est la m\u00e9taphore d\u2019un h\u00e9ro\u00efsme n\u00e9cessaire en r\u00e9action au saccage du Capitole, quelques semaines plus t\u00f4t par les partisans de Donald Trump voulant se venger de la non-\u00e9lection de leur candidat r\u00e9publicain. Le livre de Gorman a toutes les caract\u00e9ristiques d\u2019une harangue\u00a0:<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\">Nous, les h\u00e9ritiers d\u2019un pays et d\u2019une \u00e9poque<br \/>\nO\u00f9 une fille noire et mince,<br \/>\nDescendante d\u2019esclaves et \u00e9lev\u00e9e par une<br \/>\nM\u00e8re c\u00e9libataire,<br \/>\nPeut r\u00eaver de devenir pr\u00e9sidente,<br \/>\nEt se retrouver devant un pr\u00e9sident<br \/>\n\u00c0 d\u00e9clamer ses vers.<\/p>\n<p>Gorman parle au nom du peuple am\u00e9ricain comme si elle \u00e9tait une porte-parole, alors que Chornohuz parle en son nom propre et \u00e0 ses risques et p\u00e9rils non pas seulement \u00e0 cause de l\u2019\u00e9ventualit\u00e9 d\u2019\u00eatre la cible d\u2019un soldat russe mais aussi parce qu\u2019elle parle comme \u00ab\u00a0un sosie\u00a0\u00bb\u00a0:<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\">une vue du soleil depuis la terre<br \/>\nune \u00e9treinte qui vaut le soleil et le monde entier<br \/>\nqu\u2019il est profond, ce trou d\u00e9doubl\u00e9<br \/>\ndans lequel je suis un sosie d\u00e9ment<br \/>\nqui regarde vers l\u2019est et vers les profondeurs<\/p>\n<p>Avec l\u2019id\u00e9e de sosie dont on sait que c\u2019est une personne qui a une ressemblance parfaite avec une autre se joue l\u2019impact de la guerre sur son identit\u00e9 de femme. Un impact douloureux puisque ce sosie est qualifi\u00e9 de \u00ab\u00a0d\u00e9ment\u00a0\u00bb et fait m\u00eame na\u00eetre en elle l\u2019id\u00e9e de suicide\u00a0:<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\">sur cette rive du Don<br \/>\nje ne veux pas rentrer vivante<br \/>\nj\u2019entends une voix aim\u00e9e qui plane au-dessus du<br \/>\n<span style=\"display: inline-block; padding-left: 40px;\">fleuve\u00a0: <\/span><br \/>\n\u00ab\u00a0que vienne ma mort<br \/>\nrevoyons-nous<br \/>\nau moins au ciel<br \/>\nsi ce n\u2019est sur la terre\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Certes cette voix qui attire Chornohuz vers la mort est celle de l\u2019\u00eatre aim\u00e9 mais elle n\u2019en appara\u00eet pas moins comme une hallucination qui la met en danger. Heureusement une autre hallucination vient aussit\u00f4t contre-balancer celle-ci. Elle n\u2019est pas auditive mais visuelle. Lui appara\u00eet un jour la d\u00e9esse grecque Aphrodite. Il y a beaucoup de r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 la mythologie grecque dans son livre (cultes dionysiaques, Achille, les Rois mages, Ponce Pilate) mais Aphrodite qui est aussi le titre d\u2019un de ses po\u00e8mes fonctionne comme une \u00e9piphanie\u00a0et en cela donne \u00e0 voir une r\u00e9alit\u00e9 cach\u00e9e proche de la gr\u00e2ce\u00a0:<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\">Je l\u2019ai vue au bord de la mer,<br \/>\nla mer avait un<br \/>\nnom, m\u00eame si elle est partout la m\u00eame, comme la<br \/>\n<span style=\"display: inline-block; padding-left: 40px;\">passion.<\/span><\/p>\n<p>On aurait pu s\u2019attendre \u00e0 ce que Chornohuz convoque Penth\u00e9sil\u00e9e, la chef des Amazones comme Liliane Giraudon dans son livre <em>Polyphonie Penth\u00e9sil\u00e9e<\/em> (P.O.L, 2021). Non, elle lui pr\u00e9f\u00e8re la d\u00e9esse de l\u2019amour et de la beaut\u00e9, laquelle \u2013 on a tendance \u00e0 l\u2019oublier \u2013 n\u2019a rien de paisible. Dans l\u2019<em>Iliade<\/em> d\u2019Hom\u00e8re, c\u2019est elle qui est la cause de la guerre, donnant H\u00e9l\u00e8ne \u00e0 P\u00e2ris et aussi, Aphrodite a pour amant Ar\u00e8s, le dieu de la guerre et elle n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 braver tous les dangers avec pugnacit\u00e9.<\/p>\n<p>Aussi le surgissement d\u2019Aphrodite est l\u2019occasion pour Chornohuz de faire preuve d\u2019humour\u00a0:<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\">Aphrodite a enferm\u00e9 son c\u0153ur dans un bocal et le<br \/>\n<span style=\"display: inline-block; padding-left: 40px;\">porte maintenant dans une pochette tactique,<\/span><br \/>\n<span style=\"display: inline-block; padding-left: 40px;\">contre la poitrine.<\/span><br \/>\nLes passants regardent dans son c\u0153ur \u00e0 travers le<br \/>\n<span style=\"display: inline-block; padding-left: 40px;\">verre comme on regarde dans les yeux.<\/span><br \/>\nIl leur rappelle, songent-ils, la confiture de<br \/>\n<span style=\"display: inline-block; padding-left: 40px;\">cornouille pr\u00e9par\u00e9e par une femme<\/span><br \/>\nmorte l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re.<br \/>\nOn exhale de l\u2019air chaud sur le bocal,<br \/>\non le nettoie<\/p>\n<p>On trouve surtout des cornouillers en Pologne et en Ukraine et leurs fruits sont de couleur rouge et ont une forme qui rappelle la cerise ou l\u2019olive et dont le fruit est charnu avec beaucoup de pulpe. Et il se pr\u00eate bien \u00e0 l\u2019\u00e9vocation du c\u0153ur comme organe de chair. Et aussi la \u00ab\u00a0pochette tactique\u00a0\u00bb d\u00e9signe un petit sac de couleur camouflage que l\u2019on attache \u00e0 son \u00e9quipement pour y mettre des chargeurs, des grenades. Alors, les deux r\u00e9unis font un m\u00e9lange d\u00e9tonnant \u00e0 la fois tendre et terrifiant. Ce qu\u2019elle r\u00e9sume un peu plus loin dans son po\u00e8me par ces mots\u00a0: \u00ab\u00a0Le c\u0153ur d\u2019Aphrodite, ce c\u0153ur de cornouille dans le bocal, \/ qu\u2019il est sinistre et limpide.\u00a0\u00bb<\/p>\n<blockquote><p>L\u2019exp\u00e9rience po\u00e9tique de Chornohuz est une exp\u00e9rience de la v\u00e9rit\u00e9 et surtout de ce que vaut la v\u00e9rit\u00e9 dans la po\u00e9sie aujourd\u2019hui hors des fronti\u00e8res.<\/p><\/blockquote>\n<p>Pour conclure, il me semble que l\u2019exp\u00e9rience po\u00e9tique de Chornohuz va au-del\u00e0 de sa vie de combattante et c\u2019est en cela que <em>C\u2019est ainsi que nous demeurons libres<\/em> est un livre important. Elle nous invite certes \u00e0 \u00e9couter l\u2019horreur qui se d\u00e9roule en Ukraine pour nous alerter et aussi pour qu\u2019on ait de la sympathie \u00e0 l\u2019\u00e9gard de celles et ceux qui meurent dans ce conflit meurtrier mais ceci sans nous surplomber avec je ne sais quel esprit de vigilance. L\u2019exp\u00e9rience po\u00e9tique de Chornohuz est une exp\u00e9rience de la v\u00e9rit\u00e9 et surtout de ce que vaut la v\u00e9rit\u00e9 dans la po\u00e9sie aujourd\u2019hui hors des fronti\u00e8res. Elle vaut peut-\u00eatre comme ce qu\u2019il nous reste de noblesse c\u2019est-\u00e0-dire du pouvoir que l\u2019on a de prendre nos distances m\u00eame dans les pires situations pour la simple raison qu\u2019on aspire toujours \u00e0 quelque chose de plus grand que nous que la po\u00e9sie rend r\u00e9alisable\u00a0:<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\">la v\u00e9rit\u00e9 recherch\u00e9e depuis si longtemps se l\u00e8ve \u00e0 l\u2019est<br \/>\n<span style=\"display: inline-block; padding-left: 40px;\">en Ma langue.<\/span><br \/>\npeu importe si chaque mois sept de nos vies<br \/>\nse terminent au nom de l\u2019amour<br \/>\npourvu que ne se termine pas la vie<br \/>\nde la fille de Pivnitchn\u00e9<\/p>\n<p>Se sacrifier\u00a0? Non, Chornohuz dit seulement dans la strophe de ce po\u00e8me qui termine son livre que la vie d\u2019une petite fille vaut en tant que telle. Irr\u00e9ductiblement.<\/p>\n<p>Cette noblesse tient aussi \u00e0 une disproportion dans la nature du po\u00e8me. Ex\u00e9cuter un po\u00e8me n\u00e9cessite 1\u00b0) peu de moyens mais 2\u00b0) produit un effet maximum.<\/p>\n<p>1\u00b0) Peu de moyens comme l\u2019a bien analys\u00e9 Howard S. Becker dans <em>Les Mondes de l\u2019art<\/em>. Pour lui, il suffit d\u2019avoir \u00ab\u00a0un stylo et du papier, voire simplement une bonne m\u00e9moire dans le cas limite des \u0153uvres transmises oralement\u00a0\u00bb pour composer un po\u00e8me. Et en cela, on se repr\u00e9sente tr\u00e8s bien Chornohuz en train d\u2019\u00e9crire dans la \u00ab\u00a0zone \u00e0 l\u2019abri des mitrailleuses\u00a0\u00bb dit-elle non sans ajouter\u00a0: \u00ab\u00a0peupl\u00e9e de fourmis et les squelettes de chiens\u00a0\u00bb ou bien dans des stations-service dont les magasins apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 pill\u00e9s deviennent des lieux d\u00e9serts o\u00f9 elle peut s\u2019abriter\u00a0:<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\">chaque mois \u00e0 la station-service<br \/>\nje commence \u00e0 vivre<br \/>\nun peu plus que d\u2019habitude<br \/>\navec celui qui n\u2019est plus l\u00e0<br \/>\ncomme si j\u2019\u00e9tais une petite ligne prosa\u00efque<br \/>\nd\u2019un po\u00e8me imparfait<\/p>\n<p>2\u00b0) Concernant l\u2019effet maximum, comme dans tout bon livre de po\u00e9sie, il y a un art po\u00e9tique et celui de Chornohuz est aussi clair que cons\u00e9quent. Elle l\u2019\u00e9voque d\u2019un nom qui donne aussi son titre \u00e0 un de ses po\u00e8mes, le \u00ab\u00a0baroque nu\u00a0\u00bb. En le lisant, on comprend pourquoi sa langue se joue des ellipses et des d\u00e9viations sans jamais perdre son rythme. Tant d\u2019\u00e9lan pour r\u00e9pondre \u00e0 l\u2019inconstance d\u2019un monde en guerre, tant de d\u00e9tails et d\u2019effets pour \u00e9viter de tomber dans le pi\u00e8ge d\u2019une po\u00e9sie sentencieuse emphatique et pr\u00e9cieuse.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\">le baroque nu a d\u2019abord cass\u00e9 les murs, puis s\u2019est<br \/>\n<span style=\"display: inline-block; padding-left: 40px;\">enfui dans la for\u00eat<\/span><br \/>\napr\u00e8s, il s\u2019est mis \u00e0 d\u00e9terrer le c\u0153ur de la for\u00eat<br \/>\nqui, depuis mille r\u00e9volutions terrestres, raconte aux<br \/>\n<span style=\"display: inline-block; padding-left: 40px;\">fouilleurs une seule v\u00e9rit\u00e9<\/span><br \/>\nici, ici, ici<br \/>\nil y a tant de tension, tant de douleur, tant de pertes,<\/p>\n<p>Dans ce baroque on reconna\u00eet le ton de l\u2019Emily Dickinson qu\u2019on r\u00e9duit trop souvent \u00e0 une mystique alors qu\u2019elle \u00e9tait avant tout contemporaine de la guerre de S\u00e9cession am\u00e9ricaine et que si ses po\u00e8mes sont hant\u00e9s par la mort subite, c\u2019est en r\u00e9sonance avec ce conflit sanglant qui dura de 1861 \u00e0 1865, p\u00e9riode o\u00f9 elle \u00e9crivit beaucoup. On reconna\u00eet aussi le ton de Sylvia Plath autopsiant la soci\u00e9t\u00e9 et la famille en les passant au crible des r\u00e9sidus de la deuxi\u00e8me guerre mondiale, r\u00e9sidus principalement de l\u2019Allemagne nazie. Et l\u2019on pense aussi \u00e0 Guillaume Apollinaire dont Chornohuz a dit lors de la soir\u00e9e au Th\u00e9\u00e2tre de la Ville qu\u2019il \u00e9tait un de ses po\u00e8tes pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s et dont elle nous a lu en fran\u00e7ais le po\u00e8me \u00ab\u00a0Ombre\u00a0\u00bb extrait de <em>Calligrammes<\/em>, son livre compos\u00e9 de po\u00e8mes \u00e9crits pour la plupart alors qu\u2019il \u00e9tait soldat, sur le front pendant la premi\u00e8re guerre mondiale.<\/p>\n<p>Quant \u00e0 l\u2019adjectif \u00ab\u00a0nu\u00a0\u00bb qui accompagne ce baroque, on a assez entendu assez de pleurs dans les extraits de ses po\u00e8mes pour savoir ce que \u00e7a signifie ici. Ou pour parler comme elle \u00ab\u00a0ici, ici, ici\u00a0\u00bb, all\u00e9gorie en forme de ritournelle du <em>dasein<\/em> irr\u00e9ductible \u00e0 toute po\u00e9sie \u00e0 venir. Une po\u00e9sie qui serait sans aucun doute formidable dans les deux sens du terme. Premier sens\u00a0: fascinante et \u00e9mouvante, deuxi\u00e8me sens\u00a0: troublante et effrayante.<\/p>\n<p><strong>Yarina Chornohuz, <em>C\u2019est ainsi que nous demeurons libres,<\/em> traduit de l&rsquo;ukrainien par Ella Yevtouchenko et Fr\u00e9d\u00e9ric Martin, Le Tripode, septembre 2025.<\/strong><\/p>\n<p><em>Article publi\u00e9 le 28 janvier 2026.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Yaryna Chornohuz est une jeune po\u00e8te ukrainienne qui ne se confie pas sur sa vie quotidienne de soldate sur le front, ni ne documente l\u2019agression par la Russie de l\u2019Ukraine qui dure depuis quatre ans. Elle \u00e9crit sur son exp\u00e9rience, et celle-ci est po\u00e9tique. Trente-quatre po\u00e8mes en vers libre qui donnent envie de relire d&rsquo;autres po\u00e8tes. 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