{"id":782,"date":"2026-03-11T10:57:57","date_gmt":"2026-03-11T09:57:57","guid":{"rendered":"https:\/\/supplements.aoc.media\/printemps-des-humanites\/?p=782"},"modified":"2026-03-18T16:55:59","modified_gmt":"2026-03-18T15:55:59","slug":"souleymane-et-les-visages-de-lexploitation","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/supplements.aoc.media\/printemps-des-humanites\/2026\/03\/11\/souleymane-et-les-visages-de-lexploitation\/","title":{"rendered":"Souleymane et les visages de l\u2019exploitation"},"content":{"rendered":"<p class=\"first-paragraph\">Matins, midis, soirs, nuits. Des milliers de v\u00e9los parcourent les pistes cyclables ou les rues \u00e9troites des villes, couinant sous la vitesse, grin\u00e7ant sous les coups de p\u00e9dale, s\u2019interrompant parfois brutalement \u00e0 cause des chutes li\u00e9es aux asp\u00e9rit\u00e9s de la chauss\u00e9e, ou plut\u00f4t, des pi\u00e8ces manquantes combl\u00e9es par des mat\u00e9riaux de fortune. Sur les porte-bagages ou en bandouli\u00e8res, des glaci\u00e8res Deliveroo, Uber Eats, Picard, ou sans marque. Sur les selles, des hommes, souvent jeunes, jamais blancs, dont les courses en v\u00e9lo sont la m\u00e9taphore de leurs courses vers la survie.<\/p>\n<p>Ces v\u00e9los et ces hommes, c\u2019est ce que met en sc\u00e8ne le film l\u2019<em>Histoire de Souleymane<\/em> de Boris Lojkine, sorti \u00e0 l\u2019automne\u00a02024. L\u2019histoire d\u2019un jeune homme guin\u00e9en, sans-papiers, incarn\u00e9 par Abou Sangar\u00e9, qui encha\u00eene les livraisons de repas \u00e0 v\u00e9lo \u00e0 Paris. Personnage principal du film, on le suit \u00e0 travers les m\u00e9andres de sa vie, on absorbe ses \u00e9motions, les plans du film et les alternances de rythme plongeant les spectatrices et spectateurs tant\u00f4t dans la peur et la col\u00e8re, tant\u00f4t dans l\u2019empathie et la douleur. Mais la force \u00e9motionnelle du film ne prend pas le pas sur son r\u00e9alisme sociologique\u00a0: l\u2019histoire de Souleymane, c\u2019est l\u2019histoire de rapports de pouvoirs qui s\u2019entrecroisent et forment les visages d\u2019une exploitation largement collective.<\/p>\n<h2>Au-del\u00e0 de la dualit\u00e9\u00a0: une cha\u00eene d\u2019exploitation<\/h2>\n<p>Bien que Souleymane n\u2019ait pas le statut de salari\u00e9 de l\u2019entreprise de livraison de repas pour laquelle il travaille, la th\u00e9orie marxiste de l\u2019exploitation \u00e9claire sa situation<a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a>\u00a0: en tant que main-d\u2019\u0153uvre \u00e0 tr\u00e8s bas co\u00fbt, il permet \u00e0 la multinationale de g\u00e9n\u00e9rer une plus-value consid\u00e9rable sur ses courses \u00e0 v\u00e9lo, pr\u00e9levant une partie importante du gain, \u00e0 la mani\u00e8re des chauffeurs VTC comme Uber<a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a>. En outre, comme les ouvriers d\u00e9crits par Marx, Souleymane ne peut pas vraiment jouir des fruits de son travail\u00a0: d\u00e9j\u00e0, ce n\u2019est pas lui qui \u00e9labore les produits qu\u2019il livre \u2013\u00a0mais plut\u00f4t les restaurants ou les fast-foods qui lui pr\u00e9parent les commandes \u2013, et il ne peut, pour des raisons \u00e9conomiques et d\u2019absence de papiers, se faire lui-m\u00eame livrer un burger ou des sushis via les plateformes de livraison de repas.<\/p>\n<p>Mais Souleymane n\u2019est pas un ouvrier \u00e0 l\u2019usine\u00a0: il incarnerait une forme de modernit\u00e9, de libert\u00e9, de flexibilit\u00e9, des termes associ\u00e9s \u00e0 l\u2019ind\u00e9pendance, au \u00ab\u2009nouvel esprit du capitalisme<a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> \u00bb\u00a0: la sociologie a, par exemple, bien montr\u00e9 en quoi l\u2019\u00ab\u2009entreprise de soi\u2009\u00bb est mode de gestion politique des classes populaires<a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a>. Dans les faits, Souleymane fait des kilom\u00e8tres pour quelques billets et doit veiller \u00e0 ne pas \u00eatre en retard pour le dernier bus du soir qui le m\u00e8ne \u00e0 son centre d\u2019h\u00e9bergement. Si le bus part, ou s\u2019il n\u2019a pas pu s\u2019inscrire pour la nuit\u00e9e, il reste la rue. Le film restitue ce qui demeure peut-\u00eatre m\u00e9connu, ou ignor\u00e9, du grand public, mais bien \u00e9tay\u00e9 par la sociologie\u00a0: les difficult\u00e9s multiples rencontr\u00e9es par les immigr\u00e9s primo-arrivants en France, ou m\u00eame descendants d\u2019immigr\u00e9s n\u00e9s en France, tant sur le march\u00e9 du travail que sur le plan administratif<a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a>, pouvant parfois conduire \u00e0 de v\u00e9ritables formes de sous-emploi, de trafic, d\u2019exploitation<a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a>.<\/p>\n<p>Mais sa port\u00e9e sociologique ne s\u2019arr\u00eate pas \u00e0 \u00e7a. En se concentrant sur l\u2019histoire de Souleymane, le film nous donne \u00e0 voir bien d\u2019autres personnes que Souleymane\u00a0: ce n\u2019est pas l\u2019histoire d\u2019une relation duale entre un patron et son subalterne, mais celle d\u2019une exploitation en cha\u00eenes, dont l\u2019existence, bien rappel\u00e9e par Simon Bittmann et Ulysse Lojkine dans leur revue de litt\u00e9rature sur le concept d\u2019exploitation<a href=\"#_ftnref7\" name=\"_ftn7\">[7]<\/a>, complexifie l\u2019approche marxiste du salariat.<\/p>\n<figure id=\"attachment_837\" aria-describedby=\"caption-attachment-837\" style=\"width: 980px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-837 size-large\" src=\"https:\/\/supplements.aoc.media\/printemps-des-humanites\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2026\/03\/Alizee-Delpierre-2-1024x682.jpg\" alt=\"Souleymane et les visages de l\u2019exploitation par Aliz\u00e9e Delpierre\" width=\"980\" height=\"653\" srcset=\"https:\/\/supplements.aoc.media\/printemps-des-humanites\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2026\/03\/Alizee-Delpierre-2-1024x682.jpg 1024w, https:\/\/supplements.aoc.media\/printemps-des-humanites\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2026\/03\/Alizee-Delpierre-2-300x200.jpg 300w, https:\/\/supplements.aoc.media\/printemps-des-humanites\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2026\/03\/Alizee-Delpierre-2-768x512.jpg 768w, https:\/\/supplements.aoc.media\/printemps-des-humanites\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2026\/03\/Alizee-Delpierre-2-1536x1024.jpg 1536w, https:\/\/supplements.aoc.media\/printemps-des-humanites\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2026\/03\/Alizee-Delpierre-2-750x500.jpg 750w, https:\/\/supplements.aoc.media\/printemps-des-humanites\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2026\/03\/Alizee-Delpierre-2.jpg 2000w\" sizes=\"auto, (max-width: 980px) 100vw, 980px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-837\" class=\"wp-caption-text\">Mains de verrier, assis dans la zone industrielle. \u00a9 Arnaud Kaba, 2025. S\u00e9rie photographique expos\u00e9e dans le cadre du Printemps des Humanit\u00e9s.<\/figcaption><\/figure>\n<h2>Souleymane et tous les autres<\/h2>\n<p>Souleymane ne demeure pas en t\u00eate-\u00e0-t\u00eate avec son smartphone, \u00e0 prendre fr\u00e9n\u00e9tiquement les commandes qui lui sont sugg\u00e9r\u00e9es. De temps \u00e0 autre, on le voit paniquer devant l\u2019impossibilit\u00e9 de r\u00e9tablir son compte bloqu\u00e9\u00a0: pour cause, ce compte n\u2019est autre que celui d\u2019un compatriote, seul \u00e0 pouvoir le d\u00e9bloquer par les traits de son visage. Il n\u2019est pas la seule personne de qui d\u00e9pend Souleymane\u00a0: d\u2019autres hommes dont les rapports tr\u00e8s hi\u00e9rarchis\u00e9s conditionnent l\u2019acc\u00e8s, et qui sont marqu\u00e9s par les dettes et les r\u00e8glements de compte.<\/p>\n<p>Tous ces hommes repr\u00e9sentent les multiples visages de l\u2019exploitation\u00a0: une exploitation en cha\u00eene, o\u00f9 l\u2019exploit\u00e9 peut \u00eatre lui-m\u00eame exploiteur (ceux qui louent les comptes de l\u2019application), mais o\u00f9 ils demeurent toujours des personnes en bout de cha\u00eene\u00a0: Souleymane, lui, n\u2019a personne sous ses ordres. Mais on per\u00e7oit, de part et d\u2019autre du film, qu\u2019il demeure plus privil\u00e9gi\u00e9 que d\u2019autres hommes \u2013 ceux qui ne peuvent pas sous-louer de compte de livraison de repas, ou qui n\u2019ont aucun v\u00e9hicule pour se d\u00e9placer. La mis\u00e8re a de multiples visages, l\u2019exploitation aussi\u00a0: parfois, les deux s\u2019entrem\u00ealent, sans que l\u2019on sache vraiment qui est le bourreau de la victime. Dans le film, on per\u00e7oit que ceux qui louent l\u2019application de livraison de repas \u00e0 Souleymane sont aussi endett\u00e9s envers d\u2019autres. L\u2019exploitation en cha\u00eene est ici une cha\u00eene d\u2019endettements qui nourrit l\u2019exploitation, voire la violence, entre immigr\u00e9s.<\/p>\n<p>Pourtant, le film sort les spectateurs de la naturalisation de la violence, \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 celle-ci accapare les discours\u00a0conservateurs\u00a0: ces immigr\u00e9s qui s\u2019exploitent entre eux sont le reflet d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 sociologique qui les d\u00e9passe, celle d\u2019un march\u00e9 du travail fortement s\u00e9gr\u00e9g\u00e9 qui concentre la main-d\u2019\u0153uvre peu dipl\u00f4m\u00e9e, d\u00e9class\u00e9e par la migration, peu ch\u00e8re, discrimin\u00e9e partout ailleurs<a href=\"#_ftnref8\" name=\"_ftn8\">[8]<\/a>. \u00ab\u2009On ne na\u00eet pas exploiteurs, on le devient\u2009\u00bb, pourrait-on dire face aux relations ambivalentes qui lient Souleymane aux autres hommes qui jalonnent sa vie, entre entraides et trahisons. Un regard sociologique sur les sc\u00e8nes de n\u00e9gociations et de rixes n\u2019implique pas d\u2019excuser les rapports de domination port\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9cran \u2013 cela n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 l\u2019objet de la sociologie \u2013, mais plut\u00f4t de se demander <em>comment<\/em> on en vient \u00e0 <em>\u00e7a<\/em>.<\/p>\n<h2>Souleymane et l\u2019\u00c9tat<\/h2>\n<p><strong>\u00a0<\/strong>On apprend progressivement des bribes de la trajectoire de Souleymane, on sait qu\u2019il entretient une relation amoureuse menac\u00e9e par la distance. En revanche, d\u2019autres hommes livrant des repas \u00e0 v\u00e9lo, de ceux qui lui louent leur compte, qui partagent son dortoir et la salle de bain du centre d\u2019h\u00e9bergement, on ne sait rien. On ne sait rien non plus de l\u2019homme qui pr\u00e9pare ces centaines d\u2019autres en qu\u00eate de titres de s\u00e9jour \u00e0 leur entretien avec les agents de l\u2019Ofpra. Car, derri\u00e8re les visages multiples de l\u2019exploitation, s\u2019en d\u00e9gage un, \u00e0 la fois des plus invisibles et des plus forts\u00a0: l\u2019\u00c9tat.<\/p>\n<p>Souleymane n\u2019est pas \u00ab\u2009victime\u2009\u00bb, car la nature l\u2019aurait fait proie plut\u00f4t que pr\u00e9dateur. Lui, et tous ces hommes qui, tant\u00f4t l\u2019aident, tant\u00f4t l\u2019endettent, tant\u00f4t le frappent, ont un point commun\u00a0: celui d\u2019\u00eatre per\u00e7us comme des parias de la soci\u00e9t\u00e9, de ceux qu\u2019on ne veut pas, des hommes, noirs, sans-papiers ou aux titres de s\u00e9jours courts, qui les menacent \u00e0 tout instant d\u2019une exclusion du territoire fran\u00e7ais. Ils sont des \u00ab\u2009\u00e9trangers ind\u00e9sirables<a href=\"#_ftnref9\" name=\"_ftn9\">[9]<\/a>\u2009\u00bb, premi\u00e8res cibles du contr\u00f4le au faci\u00e8s, ou plus g\u00e9n\u00e9ralement de la haine dirig\u00e9e contre leur corps noir qui suscite moult fantasmes au go\u00fbt amer de colonisation<a href=\"#_ftnref10\" name=\"_ftn10\">[10]<\/a>. La s\u00e9gr\u00e9gation raciale qui clive le march\u00e9 du travail, largement renseign\u00e9e par la sociologie, ne rel\u00e8ve pas d\u2019un ph\u00e9nom\u00e8ne de \u00ab\u2009communautarisme\u2009\u00bb, ni moins de dispositions \u00ab\u2009naturelles\u2009\u00bb au dur labeur\u00a0: elle s\u2019est construite, tout au long de l\u2019histoire, par la diff\u00e9rence progressive de statut conf\u00e9r\u00e9 \u00e0 ceux qui viennent d\u2019<em>ailleurs<\/em>, notamment des ex-pays colonis\u00e9s, et donc, par la diff\u00e9rence de droits, \u00e9manant de politiques publiques appliqu\u00e9es \u00e0 la discr\u00e9tion des agents de l\u2019\u00c9tat<a href=\"#_ftnref11\" name=\"_ftn11\">[11]<\/a>.<\/p>\n<p>La vraie course de Souleymane, c\u2019est celle au titre de s\u00e9jour\u00a0: ce titre qui lui permettrait de r\u00e9gulariser sa situation et de pr\u00e9tendre \u00e0 des droits fondamentaux, et peut-\u00eatre, \u00e0 des conditions de travail plus d\u00e9centes. Or, les conditions de travail des livreurs \u00e0 v\u00e9lo, ou de tous les autres travailleurs immigr\u00e9s qui encha\u00eenent les \u00ab\u2009petits boulots\u2009\u00bb de service flexibles et peu r\u00e9mun\u00e9rateurs, pilot\u00e9s, de pr\u00e8s ou de loin, par de grandes multinationales, sont intrins\u00e8quement li\u00e9es \u00e0 leur situation administrative en France, et donc, aux choix politiques des gouvernements en place. En limitant, de fa\u00e7on croissante, les droits des \u00e9trangers, et en favorisant tr\u00e8s largement l\u2019implantation des entreprises du \u00ab\u2009capitalisme de plateforme\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftnref12\" name=\"_ftn12\">[12]<\/a>, l\u2019\u00c9tat est le premier exploiteur de Souleymane.<\/p>\n<h2>Souleymane et ceux qui se font livrer<\/h2>\n<p>La plateforme de livraison, l\u2019\u00c9tat et ses lois, les loueurs de comptes d\u2019application, les fabricants de fausses cartes d\u2019identit\u00e9 et les vendeurs de r\u00e9cits de migration fallacieux, forment une cha\u00eene d\u2019exploitation au bout de laquelle se trouve Souleymane. Restituer cette cha\u00eene d\u2019exploitation ne vise pas \u00e0 pointer du doigt des responsabilit\u00e9s individuelles\u00a0: le film montre plut\u00f4t combien l\u2019exploitation des immigr\u00e9s rel\u00e8ve d\u2019un syst\u00e8me dont aucun des visages vus \u00e0 l\u2019\u00e9cran n\u2019est l\u2019organisateur. En arri\u00e8re-plan, main dans la main, gouvernement et entreprises orchestrent cette exploitation en cha\u00eene.<\/p>\n<p>Un autre \u00e9l\u00e9ment de cette cha\u00eene a \u00e9t\u00e9 pass\u00e9 sous silence dans les paragraphes qui pr\u00e9c\u00e8dent. Il appara\u00eet, de temps \u00e0 autre, bri\u00e8vement, tout sourire ou irrit\u00e9 de col\u00e8re, empathique ou d\u00e9daigneux, calme ou impatient\u00a0: le client. Celles et ceux qui, chaque midi ou chaque soir, chaque week-end, \u00e0 chaque occasion conviviale ou rien qu\u2019une fois, se font livrer un repas \u00e0 domicile. Sans demande, pas d\u2019offre, mais sans offre, pas non plus de demande. L\u00e0 encore, le film n\u2019invite pas \u00e0 juger, tout comme la sociologie. Celles et ceux qui se font livrer leur repas \u00e0 domicile par les plateformes de livraison, qu\u2019on imagine difficilement ignorants des conditions de travail des livreurs, font toutefois bien partie de cette cha\u00eene d\u2019exploitation.<\/p>\n<p>La sociologie a enqu\u00eat\u00e9 sur les profils des livreurs \u00e0 v\u00e9lo, particuli\u00e8rement jeunes et dont une partie l\u2019envisage comme un emploi compl\u00e9mentaire, et l\u2019autre, de plus en plus importante, comme un emploi de long terme \u00ab\u2009faute de mieux\u00a0<a href=\"#_ftnref13\" name=\"_ftn13\">[13]<\/a>\u2009\u00bb. On en sait en revanche bien peu sur les clients de ces livreurs\u00a0: mais l\u2019essor des plateformes, et la diversification des types de commerces de bouche qui collaborent avec elles permettent de formuler l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019une diversit\u00e9 sociale assez in\u00e9dite, quand on sait par ailleurs que le recours aux \u00ab\u2009services \u00e0 la personne\u2009\u00bb \u00e0 domicile (m\u00e9nage, cuisine, garde d\u2019enfants, aide aux devoirs\u2026) est davantage une pratique des classes moyennes et sup\u00e9rieures<a href=\"#_ftnref14\" name=\"_ftn14\">[14]<\/a>. Occasionnelle, imm\u00e9diate, au prix limit\u00e9 si l\u2019on opte par exemple pour un fast-food, la livraison de repas \u00e0 domicile par les plateformes a tout pour s\u00e9duire aussi bien l\u2019\u00e9tudiant au budget limit\u00e9, que la cadre sup\u00e9rieure qui veut optimiser son temps de cuisine ou la personne retrait\u00e9e qui se d\u00e9place difficilement.<\/p>\n<p>Bien que les motivations soient diff\u00e9rentes, qu\u2019elles puissent para\u00eetre plus ou moins l\u00e9gitimes, normales ou morales \u2013 mais qui peut en juger\u2009? \u2013, elles conduisent malgr\u00e9 cela \u00e0 la m\u00eame chose\u00a0: l\u2019\u00e9puisement des corps des milliers d\u2019hommes comme Souleymane, qui p\u00e9dalent sans jamais savoir si un jour ils pourront arr\u00eater.<\/p>\n<p><em>Article publi\u00e9 le 11 mars 2026. <\/em><\/p>\n<p><em><a href=\"https:\/\/aoc.media\/opinion\/2025\/02\/26\/souleymane-et-les-visages-de-lexploitation\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Publication originale<\/a> dans le quotidien num\u00e9rique AOC le 27 f\u00e9vrier 2025.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En suivant Souleymane, jeune livreur guin\u00e9en sans-papiers, le film <i>L\u2019Histoire de Souleymane<\/i> nous r\u00e9v\u00e8le bien d\u2019autres visages que le sien\u00a0: ceux d\u2019une exploitation collective, de l\u2019\u00c9tat aux entreprises du capitalisme de plateforme, jusqu\u2019aux travailleurs en bout de cha\u00eene \u2013 Souleymane et les autres, souvent immigr\u00e9s primo-arrivants en France \u2013, dont les courses \u00e0 v\u00e9lo sont la m\u00e9taphore de leur course vers la survie.<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":836,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_gspb_post_css":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"coauthors":[6],"class_list":["post-782","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"blocksy_meta":[],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/supplements.aoc.media\/printemps-des-humanites\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/782","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/supplements.aoc.media\/printemps-des-humanites\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/supplements.aoc.media\/printemps-des-humanites\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/supplements.aoc.media\/printemps-des-humanites\/wp-json\/wp\/v2\/users\/10"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/supplements.aoc.media\/printemps-des-humanites\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=782"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/supplements.aoc.media\/printemps-des-humanites\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/782\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":907,"href":"https:\/\/supplements.aoc.media\/printemps-des-humanites\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/782\/revisions\/907"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/supplements.aoc.media\/printemps-des-humanites\/wp-json\/wp\/v2\/media\/836"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/supplements.aoc.media\/printemps-des-humanites\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=782"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/supplements.aoc.media\/printemps-des-humanites\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=782"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/supplements.aoc.media\/printemps-des-humanites\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=782"},{"taxonomy":"author","embeddable":true,"href":"https:\/\/supplements.aoc.media\/printemps-des-humanites\/wp-json\/wp\/v2\/coauthors?post=782"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}