{"id":796,"date":"2026-03-11T10:58:06","date_gmt":"2026-03-11T09:58:06","guid":{"rendered":"https:\/\/supplements.aoc.media\/printemps-des-humanites\/?p=796"},"modified":"2026-03-18T16:56:19","modified_gmt":"2026-03-18T15:56:19","slug":"la-reduction-radicale-du-temps-de-travail-un-enjeu-ecologique-social-et-democratique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/supplements.aoc.media\/printemps-des-humanites\/2026\/03\/11\/la-reduction-radicale-du-temps-de-travail-un-enjeu-ecologique-social-et-democratique\/","title":{"rendered":"La r\u00e9duction radicale du temps de travail\u00a0: un enjeu \u00e9cologique, social et d\u00e9mocratique"},"content":{"rendered":"<p class=\"first-paragraph\">\u00abTravailler plus\u2009\u00bb et \u00ab\u2009retrouver le plein-emploi\u2009\u00bb\u00a0: ces slogans chim\u00e9riques et productivistes des \u00ab\u2009trente glorieuses\u2009\u00bb restent bien pr\u00e9sents de nos jours, comme en t\u00e9moigne l\u2019allocution pr\u00e9sidentielle du 9\u00a0novembre 2021. Si certains responsables politiques reconnaissent parfois les probl\u00e8mes actuels de l\u2019organisation du travail, ses rythmes intenables et les souffrances sociales engendr\u00e9es, les seules solutions envisag\u00e9es pour y r\u00e9pondre consistent \u00e0 \u00ab\u2009travailler mieux\u2009\u00bb en transformant l\u2019organisation du travail, par l\u2019enrichissement des t\u00e2ches pour responsabiliser les salari\u00e9s, ou par la \u00ab\u2009d\u00e9mocratisation du travail\u2009\u00bb pour leur redonner du pouvoir de d\u00e9cision.<\/p>\n<p>Il est peu question de \u00ab\u2009travailler moins\u2009\u00bb. C\u2019est m\u00eame un tabou en France depuis la r\u00e9forme des 35\u00a0heures hebdomadaires de 2000. Les vell\u00e9it\u00e9s gouvernementales actuelles \u00e0 nous faire travailler plus, en augmentant le temps de travail hebdomadaire et le temps de travail n\u00e9cessaire pour obtenir le droit au ch\u00f4mage et le droit \u00e0 la retraite, ont \u00e9t\u00e9 renforc\u00e9es par la crise sanitaire qui sert de pr\u00e9texte \u00e0 des appels au sursaut productif pour \u00e9viter la catastrophe \u00e9conomique. Travailler plus pour produire plus et consommer plus\u00a0: en dehors du productivisme, point de salut\u2009! Or, une autre voie est possible et n\u00e9cessaire pour faire face \u00e0 la crise \u00e9cologique et sociale.<\/p>\n<h2>R\u00e9duire le temps de travail\u00a0: une possibilit\u00e9 technique et un projet politique<\/h2>\n<p>En 1930, l\u2019\u00e9conomiste John Keynes pr\u00e9voyait pour 2030 une dur\u00e9e hebdomadaire de 15\u00a0heures de travail\u00a0: les gains de productivit\u00e9 permis par la m\u00e9canisation de nombreuses t\u00e2ches de production, dans l\u2019agriculture comme l\u2019industrie et les services, permettraient de r\u00e9duire drastiquement la quantit\u00e9 de travail humain n\u00e9cessaire pour produire de quoi satisfaire nos besoins. \u00c0 partir des ann\u00e9es\u00a01980, quand appara\u00eet dans les pays capitalistes un ch\u00f4mage structurel dit \u00ab\u2009de masse\u2009\u00bb, caus\u00e9 par les gains de productivit\u00e9 et les d\u00e9localisations, une r\u00e9duction massive du temps de travail est propos\u00e9e par des philosophes comme Andr\u00e9 Gorz, des \u00e9conomistes comme Jeremy Rifkin et des sociologues comme Roger Sue, Dominique M\u00e9da et Claus Offe. Ce dernier propose par exemple de donner \u00e0 chaque salari\u00e9 dix ans de cong\u00e9s pay\u00e9s sur toute sa carri\u00e8re, \u00e0 organiser comme bon lui semble.<\/p>\n<p>Leur projet repose sur le m\u00eame argument que celui de Keynes\u00a0: puisque nous produisons plus avec les m\u00eames moyens, nous n\u2019avons plus besoin de produire autant. Il se conjugue aussi, notamment chez Gorz, avec une critique du contenu de la production\u00a0: nous produisons beaucoup de biens de mauvaise qualit\u00e9, dans l\u2019\u00e9lectrom\u00e9nager, la mode ou le mobilier, voire des biens non consomm\u00e9s, parce que rapidement jet\u00e9s, dans l\u2019alimentaire. Or, nous pourrions travailler moins en produisant moins de quantit\u00e9s de marchandises, mais en am\u00e9liorant leur qualit\u00e9 pour qu\u2019elles soient plus durables. Nous consommons aussi des biens et services marchands dont nous pourrions nous passer si nous avions le temps et l\u2019\u00e9nergie de les faire par nous-m\u00eames ou des alternatives de service public, notamment dans les domaines de l\u2019alimentation, du soin de nos foyers ou de garde de nos enfants comme de nos proches \u00e2g\u00e9s.<\/p>\n<p>Leur projet de r\u00e9duction massive du temps de travail n\u2019\u00e9tait pas une simple r\u00e9forme macro-\u00e9conomique\u00a0: il devait s\u2019accompagner d\u2019un projet de soci\u00e9t\u00e9 diff\u00e9rent, qui valorise d\u2019autres activit\u00e9s que celles productrices de valeur \u00e9conomique, d\u2019autres indicateurs que la croissance du PIB et d\u2019autres valeurs que l\u2019app\u00e2t du gain et le plaisir de la consommation. C\u2019est parce qu\u2019elle a manqu\u00e9 d\u2019une telle r\u00e9volution culturelle que la r\u00e9forme des 35\u00a0heures de 2000 n\u2019a pas suffi \u00e0 transformer la soci\u00e9t\u00e9. De plus, elle n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 appliqu\u00e9e \u00e0 toute une classe sociale, celle des cadres, qui continuent de travailler plus de 35\u00a0heures par semaine et r\u00e9cup\u00e8rent le surplus en jours de cong\u00e9 suppl\u00e9mentaires \u2013 quand ce surplus est d\u00e9clar\u00e9 \u2013 comme si leur travail quotidien \u00e9tait trop indispensable pour \u00eatre r\u00e9duit.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9forme a divis\u00e9 les travailleurs entre ceux qui pourraient se permettre d\u2019en faire moins et ceux cens\u00e9s \u00eatre toujours pr\u00e9sents. Elle a m\u00eame \u00e9t\u00e9 contrebalanc\u00e9e par la chasse aux heures suppl\u00e9mentaires, d\u2019autant plus valoris\u00e9es qu\u2019elles ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9fiscalis\u00e9es en 2007, m\u00eame si elles ne sont pas toujours pay\u00e9es. Aujourd\u2019hui, les employeurs exigent une disponibilit\u00e9 permanente\u00a0: l\u2019amplitude horaire a \u00e9t\u00e9 \u00e9tendue et le travail de nuit, les week-ends et les jours f\u00e9ri\u00e9s, a \u00e9t\u00e9 facilit\u00e9, notamment par la r\u00e9duction de son surco\u00fbt sp\u00e9cifique. Perdure l\u2019habitude fran\u00e7aise de rester tard au travail pour faire bonne figure, quitte \u00e0 tra\u00eener sur les r\u00e9seaux sociaux une bonne partie de la journ\u00e9e pour tuer le temps, ce que bon nombre de nos voisins europ\u00e9ens ne comprennent pas, parce qu\u2019ils valorisent le travail effectu\u00e9 efficacement plut\u00f4t que le d\u00e9vouement \u00e0 l\u2019employeur symbolis\u00e9 par les heures suppl\u00e9mentaires.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, en raison de la hausse des embauches \u00e0 temps partiel, en contrat \u00e0 l\u2019heure ou contrat court, le projet de r\u00e9duction du temps de travail semble moins crucial dans l\u2019opinion que celui de la stabilisation de l\u2019emploi, notamment des travailleurs pauvres pay\u00e9s \u00e0 l\u2019heure, dont t\u00e9moigne, pour les m\u00e9tiers du soin, le film <em>Debout les femmes <\/em>de Gilles Perret et Fran\u00e7ois Ruffin (2021). Avant le temps libre, la priorit\u00e9 serait de sortir de la pr\u00e9carit\u00e9. Mais c\u2019est l\u2019organisation de notre protection sociale, fond\u00e9e sur la r\u00e9mun\u00e9ration horaire du travail et le temps plein, et la logique du moindre co\u00fbt des organisations qui paient ses salari\u00e9s \u00e0 l\u2019heure, qui expliquent leur pr\u00e9carit\u00e9. Celle-ci doit \u00eatre combattue, mais c\u2019est un projet compatible avec une r\u00e9duction massive du temps de travail, si l\u2019on n\u2019entend pas par celle-ci une vie plus pr\u00e9caire et appauvrie, mais au contraire, une existence lib\u00e9r\u00e9e de la pr\u00e9carit\u00e9 du march\u00e9 de l\u2019emploi, gr\u00e2ce \u00e0 des m\u00e9canismes de redistribution.<\/p>\n<figure id=\"attachment_855\" aria-describedby=\"caption-attachment-855\" style=\"width: 980px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-855 size-large\" src=\"https:\/\/supplements.aoc.media\/printemps-des-humanites\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2026\/03\/Celine-Marty-2-1024x682.jpg\" alt=\"La r\u00e9duction radicale du temps de travail : un enjeu \u00e9cologique, social et d\u00e9mocratique par C\u00e9line Marty\" width=\"980\" height=\"653\" srcset=\"https:\/\/supplements.aoc.media\/printemps-des-humanites\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2026\/03\/Celine-Marty-2-1024x682.jpg 1024w, https:\/\/supplements.aoc.media\/printemps-des-humanites\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2026\/03\/Celine-Marty-2-300x200.jpg 300w, https:\/\/supplements.aoc.media\/printemps-des-humanites\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2026\/03\/Celine-Marty-2-768x512.jpg 768w, https:\/\/supplements.aoc.media\/printemps-des-humanites\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2026\/03\/Celine-Marty-2-1536x1024.jpg 1536w, https:\/\/supplements.aoc.media\/printemps-des-humanites\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2026\/03\/Celine-Marty-2-750x500.jpg 750w, https:\/\/supplements.aoc.media\/printemps-des-humanites\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2026\/03\/Celine-Marty-2.jpg 2000w\" sizes=\"auto, (max-width: 980px) 100vw, 980px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-855\" class=\"wp-caption-text\">Main de fileur (<em>tarwala<\/em>), dans une usine de bracelets. \u00a9 Arnaud Kaba, 2021. S\u00e9rie photographique expos\u00e9e dans le cadre du Printemps des Humanit\u00e9s.<\/figcaption><\/figure>\n<h2>Sortir du productivisme\u00a0: une n\u00e9cessit\u00e9 \u00e9cologique<\/h2>\n<p>Depuis les ann\u00e9es\u00a01970, le club de Rome, le rapport Meadows et des chercheurs comme l\u2019\u00e9conomiste Nicholas Georgescu-Roegen alertent sur la finitude des ressources consomm\u00e9es pour produire. Toute activit\u00e9 de production non seulement consomme de l\u2019\u00e9nergie, des mati\u00e8res premi\u00e8res et du travail humain, mais elle rejette aussi des d\u00e9chets, soit temporairement lors du processus de production, soit durablement. Il faut alors les traiter pour les \u00e9liminer ou les recycler. D\u00e8s lors, la croissance de notre production \u00e9conomique ne peut \u00eatre infinie, puisque ses composants mat\u00e9riels ne le sont pas. M\u00eame l\u2019\u00e9conomie circulaire ne parvient pas \u00e0 compenser la destruction des ressources utilis\u00e9es et \u00e0 r\u00e9sorber toutes les externalit\u00e9s engendr\u00e9es par le processus de production.<\/p>\n<p>Produire moins, mais mieux devient donc une n\u00e9cessit\u00e9 \u00e9cologique pour satisfaire nos besoins avec des productions de meilleure qualit\u00e9, soumise \u00e0 des crit\u00e8res de durabilit\u00e9 plut\u00f4t que de rentabilit\u00e9. Produire moins implique aussi de travailler moins, de diff\u00e9rentes fa\u00e7ons\u00a0: \u00e0 la fois en r\u00e9duisant le nombre de biens et services durables produits, mais aussi en supprimant des fonctions de production jug\u00e9es soit inutiles \u2013 les fameux <em>bullshit jobs <\/em>d\u00e9voil\u00e9s par l\u2019anthropologue David Graeber \u2013, soit nuisibles socialement, comme la publicit\u00e9 et le marketing, qui consomment du travail humain et des ressources pour vendre des produits dont nous n\u2019avons pas vraiment besoin.<\/p>\n<p>Cette derni\u00e8re proposition d\u00e9range. Nous avons du mal \u00e0 critiquer le contenu de la production et les activit\u00e9s existantes sur le march\u00e9 de l\u2019emploi parce que nous consid\u00e9rons qu\u2019elles sont toujours l\u00e9gitimes\u00a0: elles r\u00e9pondraient \u00e0 un besoin marchand et seraient le fruit bien \u00e9quilibr\u00e9 d\u2019une offre et d\u2019une demande. De plus, nous avons \u00e9t\u00e9 \u00e9duqu\u00e9s \u00e0 percevoir le travail comme une n\u00e9cessit\u00e9 vitale, voire m\u00eame une identit\u00e9, ce pour quoi tout emploi serait bon \u00e0 prendre, surtout s\u2019il paie les factures et si on y trouve un peu d\u2019int\u00e9r\u00eat.<\/p>\n<p>Les politiciens de tout bord r\u00eavent encore de plein emploi, s\u2019engagent sans cesse \u00e0 cr\u00e9er des emplois, dans n\u2019importe quel secteur, et s\u2019enthousiasment de trouver des niches d\u2019emplois, comme les services \u00e0 la personne ou l\u2019auto-entrepreneuriat, qu\u2019ils stimulent par des dispositifs fiscaux pour all\u00e9ger leur co\u00fbt, sans se demander si ces march\u00e9s sont vraiment souhaitables. Nous acceptons qu\u2019une partie de la jeunesse se d\u00e9die \u00e0 la livraison de sushis et de pizzas pour des travailleurs ext\u00e9nu\u00e9s qui n\u2019ont ni le temps ni l\u2019envie de se nourrir eux-m\u00eames, au service d\u2019autres travailleurs tout aussi ext\u00e9nu\u00e9s.<\/p>\n<p>Or nous ne pouvons plus nous permettre de produire n\u2019importe quoi, \u00e0 tout prix, dans le seul but de nous occuper pour esp\u00e9rer m\u00e9riter une protection sociale toujours plus r\u00e9duite. En effet, chaque activit\u00e9 de production a un co\u00fbt \u00e9cologique. Face \u00e0 l\u2019urgence, nous devons distinguer la production r\u00e9ellement n\u00e9cessaire pour satisfaire au mieux nos besoins sociaux, de celle superficielle \u00e0 supprimer radicalement pour faire dispara\u00eetre ses externalit\u00e9s n\u00e9gatives. De plus, nous pouvons en partie r\u00e9orienter cette main-d\u2019\u0153uvre aujourd\u2019hui occup\u00e9e par des t\u00e2ches superficielles vers les secteurs de production que nous jugeons vraiment essentiels, notamment les services publics, actuellement sous-dot\u00e9s et qui \u00e9puisent leurs agents.<\/p>\n<h2>La r\u00e9duction radicale du temps de travail\u00a0: un moyen pour sortir du productivisme<\/h2>\n<p>R\u00e9duire le temps de travail permet de r\u00e9duire notre consommation de ressources et notre production de d\u00e9chets. Des \u00e9tudes am\u00e9ricaines et su\u00e9doises montrent qu\u2019un alignement du temps de travail \u00e9tats-unien sur la moyenne europ\u00e9enne entra\u00eenerait une baisse de 18\u00a0% de leur consommation d\u2019\u00e9nergie et qu\u2019une r\u00e9duction de 1\u00a0% du temps de travail r\u00e9duirait de 0,80\u00a0% les \u00e9missions de gaz \u00e0 effet de serre des m\u00e9nages europ\u00e9ens<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>.<\/p>\n<p>R\u00e9duire le temps de travail r\u00e9duit \u00e0 la fois <em>la consommation li\u00e9e au travail<\/em> \u2013 transports, \u00e9nergie et travail humain sur le lieu de travail, compensation par les loisirs apr\u00e8s le travail \u2013 ainsi qu\u2019une partie de <em>la consommation de biens et de services marchands<\/em>, puisque nous retrouvons le temps de satisfaire nous-m\u00eames nos besoins en s\u2019occupant nous-m\u00eames de l\u2019alimentaire, du logement et des proches, plut\u00f4t que de confier ces t\u00e2ches \u00e0 des professionnels. Nous pourrions mieux les adapter \u00e0 nos besoins selon ce qu\u2019on juge suffisant pour nous, plut\u00f4t que consommer les quantit\u00e9s et caract\u00e9ristiques d\u00e9termin\u00e9es par le march\u00e9, vendues dans une offre standardis\u00e9e.<\/p>\n<p>Bien s\u00fbr, ce n\u2019est ni une solution magique ni unique\u00a0: pour permettre une vraie transformation sociale, ce projet devrait s\u2019accompagner de r\u00e9formes pratiques structurelles. D\u2019une part, on pourrait privil\u00e9gier l\u2019annualisation du temps de travail, qui permet d\u2019organiser notre temps de vie selon des projets de long terme, plut\u00f4t qu\u2019une simple r\u00e9duction d\u2019une heure par jour, qui donnerait lieu \u00e0 une hausse de la consommation de plaisir, pour compenser la journ\u00e9e de travail. D\u2019autre part, on pourrait r\u00e9organiser la protection sociale, aujourd\u2019hui fond\u00e9e sur l\u2019emploi \u00e0 plein temps, en envisageant d\u2019autres grilles de qualification et de tarification des heures de travail de certains emplois ou en d\u00e9couplant le revenu du nombre d\u2019heures travaill\u00e9es, puisque la mesure temporelle du travail n\u2019est plus la seule ni la meilleure mesure de la valeur effective du travail.<\/p>\n<p>Cela irait de pair avec une stabilisation des contrats courts et pr\u00e9caires \u2013 qui le sont pour des imp\u00e9ratifs de rentabilit\u00e9 et non de qualit\u00e9. Cela r\u00e9duirait les souffrances li\u00e9es aux rythmes de travail intenses que subissent de plus en plus de travailleurs pour esp\u00e9rer obtenir un salaire suffisant pour survivre. Cette reconqu\u00eate des conditions de travail irait de pair avec la reconqu\u00eate du choix du contenu de la production sociale \u00e0 d\u00e9terminer par les citoyens, selon leurs besoins essentiels, plut\u00f4t que par les entreprises priv\u00e9es. Ce projet implique bien une r\u00e9volution culturelle critique du productivisme et du capitalisme, pr\u00e9sente apr\u00e8s mai 1968 puis \u00e9touff\u00e9e, mais qui rena\u00eet depuis la crise sanitaire et le confinement.<\/p>\n<h2>Travailler moins pour faire quoi\u2009? Retrouver une autonomie existentielle et politique<\/h2>\n<p>Les critiques adress\u00e9es \u00e0 la r\u00e9duction du temps de travail reposent sur un pessimisme anthropologique\u00a0: les travailleurs seraient manipul\u00e9s par la consommation capitaliste et n\u2019utiliseraient leur temps libre que pour se d\u00e9lecter de loisirs idiots, ce pourquoi ils seraient mieux au travail, cadr\u00e9s \u00e0 faire quelque chose pr\u00e9suppos\u00e9 utile, plut\u00f4t que sur leur canap\u00e9. Or, c\u2019est justement quand le temps de travail est le plus \u00e9lev\u00e9 que nous sommes le plus soumis \u00e0 la consommation rapide de biens tout pr\u00eats et des services destin\u00e9s \u00e0 nous faciliter la vie, puisque nous manquons de temps et d\u2019\u00e9nergie pour les effectuer nous-m\u00eames.<\/p>\n<p>C\u2019est de surcro\u00eet une infantilisation des citoyens, ill\u00e9gitime en d\u00e9mocratie. Leur autonomie peut \u00e0 l\u2019inverse \u00eatre favoris\u00e9e par une reconqu\u00eate du temps de vie par-del\u00e0 un temps de travail subi. Comme les travailleurs somm\u00e9s de rester chez eux pendant le confinement l\u2019ont exp\u00e9riment\u00e9, en t\u00e9l\u00e9travail ou en ch\u00f4mage partiel, le temps de vie hors du travail fait r\u00e9fl\u00e9chir et donne de l\u2019\u00e9nergie pour se lancer dans des activit\u00e9s et projets qui ont du sens \u00e0 nos yeux.<\/p>\n<p>R\u00e9duire le temps de travail, c\u2019est r\u00e9cup\u00e9rer du temps de vie dont on n\u2019a pas \u00e0 rendre compte \u00e0 notre employeur ou \u00e0 l\u2019\u00c9tat. C\u2019est retrouver le go\u00fbt de l\u2019autonomie au quotidien dans l\u2019organisation de nos t\u00e2ches et projets, autonomie qui nous donne des ressources psychologiques pour \u00eatre plus critique vis-\u00e0-vis de nos conditions de travail et moins soumis \u00e0 la domination qui s\u2019y exerce. Comment acceptons-nous aujourd\u2019hui que toute notre existence soit d\u00e9termin\u00e9e par l\u2019activit\u00e9 de travail si contrainte, d\u00e9pendante de tant de facteurs que nous ma\u00eetrisons si peu\u2009?<\/p>\n<p>R\u00e9duire le temps de travail c\u2019est aussi retrouver un temps de r\u00e9flexion collective et politique pour transformer la soci\u00e9t\u00e9. Graeber sugg\u00e8re que les \u00e9lites \u00e9conomiques et politiques pr\u00e9f\u00e8rent occuper une large proportion des travailleurs par des <em>bullshit jobs<\/em> de peur de ce qu\u2019ils feraient de leur temps libre. Ce serait un temps de r\u00e9flexion politique critique, dont les dominants ne veulent pas.<\/p>\n<p>Graeber cite ainsi Orwell\u00a0: \u00ab\u2009Je crois que cette volont\u00e9 inavou\u00e9e de perp\u00e9tuer l\u2019accomplissement de t\u00e2ches inutiles repose simplement, en dernier ressort, sur la peur de la foule. La populace, pense-t-on sans le dire, est compos\u00e9e d\u2019animaux d\u2019une esp\u00e8ce si vile qu\u2019ils pourraient devenir dangereux si on les laissait inoccup\u00e9s<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>.\u2009\u00bb La r\u00e9duction massive du temps de travail appara\u00eet donc encore davantage comme l\u2019occasion d\u2019une critique de l\u2019organisation sociale actuelle et d\u2019une reconstruction sociale n\u00e9cessaire face \u00e0 l\u2019urgence \u00e9cologique.<\/p>\n<p>Dans <em>Les Rythmes du labeur <\/em>(La Dispute, 2020) les historiens Corine Maitte et Didier Terrier ont r\u00e9cemment fait le r\u00e9cit des \u00e2pres luttes entre travailleurs, employeurs et autorit\u00e9s concernant le temps de travail depuis le XIVe\u00a0si\u00e8cle. Aujourd\u2019hui, la question est plus pressante que jamais, c\u2019est pourquoi l\u2019organisation actuelle du temps de travail ne doit pas \u00eatre prise pour une fatalit\u00e9, mais peut faire l\u2019objet d\u2019une transformation radicale par un projet social alternatif.<\/p>\n<p><em>Article publi\u00e9 le 11 mars 2026. <\/em><\/p>\n<p><em><a href=\"https:\/\/aoc.media\/opinion\/2021\/12\/12\/la-reduction-radicale-du-temps-de-travail-un-enjeu-ecologique-social-et-democratique\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Publication originale<\/a> dans le quotidien num\u00e9rique AOC le 13 d\u00e9cembre 2021.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Devenu un tabou en France depuis la r\u00e9forme des 35 heures au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, la r\u00e9duction du temps de travail peine \u00e0 peser dans le d\u00e9bat public. Travailler plus s\u2019est impos\u00e9 comme une \u00e9vidence. Or, r\u00e9duire le temps de travail dessine un horizon politique d\u00e9cisif, permettant de faire face \u00e0 la crise \u00e9cologique et sociale. Une voie \u00e0 explorer pour imaginer un vrai projet social alternatif. <\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":854,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_gspb_post_css":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"coauthors":[6],"class_list":["post-796","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"blocksy_meta":{"styles_descriptor":{"styles":{"desktop":"","tablet":"","mobile":""},"google_fonts":[],"version":8}},"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/supplements.aoc.media\/printemps-des-humanites\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/796","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/supplements.aoc.media\/printemps-des-humanites\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/supplements.aoc.media\/printemps-des-humanites\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/supplements.aoc.media\/printemps-des-humanites\/wp-json\/wp\/v2\/users\/10"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/supplements.aoc.media\/printemps-des-humanites\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=796"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/supplements.aoc.media\/printemps-des-humanites\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/796\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":980,"href":"https:\/\/supplements.aoc.media\/printemps-des-humanites\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/796\/revisions\/980"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/supplements.aoc.media\/printemps-des-humanites\/wp-json\/wp\/v2\/media\/854"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/supplements.aoc.media\/printemps-des-humanites\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=796"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/supplements.aoc.media\/printemps-des-humanites\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=796"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/supplements.aoc.media\/printemps-des-humanites\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=796"},{"taxonomy":"author","embeddable":true,"href":"https:\/\/supplements.aoc.media\/printemps-des-humanites\/wp-json\/wp\/v2\/coauthors?post=796"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}