{"id":923,"date":"2026-03-12T10:37:35","date_gmt":"2026-03-12T09:37:35","guid":{"rendered":"https:\/\/supplements.aoc.media\/printemps-des-humanites\/?p=923"},"modified":"2026-03-18T16:55:44","modified_gmt":"2026-03-18T15:55:44","slug":"de-quoi-la-plateformisation-de-lemploi-est-elle-le-nom","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/supplements.aoc.media\/printemps-des-humanites\/2026\/03\/12\/de-quoi-la-plateformisation-de-lemploi-est-elle-le-nom\/","title":{"rendered":"De quoi la plateformisation de l\u2019emploi est-elle le nom\u2009?"},"content":{"rendered":"<p class=\"first-paragraph\">Depuis un peu plus d\u2019une d\u00e9cennie, un n\u00e9ologisme a envahi le vocabulaire \u00e9conomique, m\u00e9diatique et juridique\u00a0: la \u00ab\u2009plateformisation\u2009\u00bb. Port\u00e9e par les promesses de la r\u00e9volution num\u00e9rique, cette notion a d\u2019abord \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9e comme une lib\u00e9ration. Gr\u00e2ce \u00e0 une simple application sur un smartphone, il est devenu possible de commander un repas, de trouver un chauffeur ou de faire appel \u00e0 un bricoleur en quelques clics. Derri\u00e8re cette fluidit\u00e9 technologique, que les entreprises de la Tech ont habilement qualifi\u00e9e de \u00ab\u2009disruption\u2009\u00bb, se cache une transformation profonde de la relation de travail et des formes de l\u2019emploi.<\/p>\n<p>\u00c0 se d\u00e9partir du vernis du marketing algorithmique, une question fondamentale se pose, tant pour le juriste que pour le citoyen\u00a0: de quoi la plateformisation de l\u2019emploi est-elle le nom\u2009?<\/p>\n<p>L\u2019exemple des plateformes de mobilit\u00e9 (VTC et livraison de repas) est \u00e0 cet \u00e9gard particuli\u00e8rement \u00e9clairant. Loin d\u2019\u00eatre l\u2019av\u00e8nement d\u2019une \u00e8re de micro-entrepreneurs libres et \u00e9gaux, la plateformisation r\u00e9v\u00e8le, \u00e0 l\u2019\u00e9preuve des faits et du droit, une strat\u00e9gie syst\u00e9matique de contournement du droit du travail, reposant sur une ind\u00e9pendance largement fictive et un pouvoir de contr\u00f4le r\u00e9invent\u00e9.<\/p>\n<h2>Le mirage du travailleur-entrepreneur\u00a0: la libert\u00e9 au prix de la pr\u00e9carit\u00e9<\/h2>\n<p>Le r\u00e9cit originel des plateformes de mobilit\u00e9 repose sur un postulat s\u00e9duisant\u00a0: l\u2019application ne serait qu\u2019un simple interm\u00e9diaire technologique, une vitrine num\u00e9rique mettant en relation des clients avec des travailleurs ind\u00e9pendants. Le chauffeur de VTC ou le livreur \u00e0 v\u00e9lo se voit ainsi affubl\u00e9 du titre de \u00ab\u2009partenaire\u2009\u00bb ou de \u00ab\u2009micro-entrepreneur\u2009\u00bb. La promesse est celle de l\u2019autonomie absolue\u00a0: \u00ab\u2009soyez votre propre patron\u2009\u00bb, \u00ab\u2009travaillez quand vous le souhaitez.\u2009\u00bb<\/p>\n<p>Les sciences sociales et l\u2019analyse juridique ont rapidement d\u00e9construit ce mirage. Ce que la plateformisation nomme \u00ab\u2009ind\u00e9pendance\u2009\u00bb se traduit, sur le terrain, par un transfert massif des risques \u00e9conomiques de l\u2019entreprise vers le travailleur. Contrairement \u00e0 un v\u00e9ritable travailleur ind\u00e9pendant, le chauffeur Uber ou le livreur Deliveroo ne poss\u00e8de pas sa propre client\u00e8le, ne fixe pas ses propres tarifs et ne d\u00e9termine pas les conditions d\u2019ex\u00e9cution de sa prestation. La plateforme monopolise la relation commerciale et dicte l\u2019\u00e9conomie du contrat.<\/p>\n<p>Cette pr\u00e9tendue libert\u00e9 se heurte \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle. Pour g\u00e9n\u00e9rer un revenu d\u00e9cent, le travailleur est contraint de se connecter lors des p\u00e9riodes de forte demande, souvent dict\u00e9es par des algorithmes de tarification dynamique (le fameux <em>surge pricing<\/em> ou tarification major\u00e9e). La flexibilit\u00e9 temporelle, argument phare des plateformes, s\u2019av\u00e8re \u00eatre une flexibilit\u00e9 asym\u00e9trique, con\u00e7ue pour absorber les fluctuations de la demande sans que l\u2019entreprise n\u2019ait \u00e0 supporter les co\u00fbts fixes li\u00e9s au salariat, tels que les cong\u00e9s pay\u00e9s, la protection sociale ou l\u2019assurance ch\u00f4mage. L\u2019ind\u00e9pendance n\u2019est ici qu\u2019un statut impos\u00e9, une fiction juridique destin\u00e9e \u00e0 externaliser le co\u00fbt du travail.<\/p>\n<h2>La subordination algorithmique\u00a0: un management sans visage<\/h2>\n<p>De quoi la plateformisation est-elle le nom\u2009? Elle est avant tout celui d\u2019une mutation du pouvoir de direction. Classiquement, en droit du travail, la qualification d\u2019un contrat de travail repose sur le lien de subordination, caract\u00e9ris\u00e9 par le pouvoir de l\u2019employeur de donner des ordres, d\u2019en contr\u00f4ler l\u2019ex\u00e9cution et de sanctionner les manquements.<\/p>\n<p>Les plateformes ont longtemps argu\u00e9 que l\u2019absence de sup\u00e9rieur hi\u00e9rarchique physique et l\u2019absence d\u2019horaires impos\u00e9s suffisaient \u00e0 \u00e9carter toute subordination. C\u2019\u00e9tait ignorer la redoutable efficacit\u00e9 du management algorithmique. L\u2019algorithme ne se contente pas de mettre en relation\u2009; il attribue les courses, \u00e9value la performance via le syst\u00e8me de notation par \u00e9toiles, contr\u00f4le les temps de trajet par g\u00e9olocalisation et, ultimement, d\u00e9tient le pouvoir de sanctionner. Une baisse de la note moyenne ou un taux d\u2019acceptation des courses jug\u00e9 insuffisant peut entra\u00eener des p\u00e9nalit\u00e9s, voire la \u00ab\u2009d\u00e9sactivation\u2009\u00bb du compte du travailleur.<\/p>\n<p>Cette d\u00e9sactivation n\u2019est rien d\u2019autre qu\u2019un licenciement num\u00e9rique, prononc\u00e9 sans proc\u00e9dure, sans entretien pr\u00e9alable et sans motif l\u00e9galement justifiable. Le pouvoir manag\u00e9rial ne s\u2019est pas \u00e9vapor\u00e9 avec la technologie\u00a0: il s\u2019est automatis\u00e9, opacifi\u00e9 et intensifi\u00e9. C\u2019est ce que la Cour de cassation fran\u00e7aise a act\u00e9, d\u2019abord avec l\u2019arr\u00eat \u00ab\u2009Take Eat Easy\u2009\u00bb en 2018, puis avec la c\u00e9l\u00e8bre d\u00e9cision \u00ab\u2009Uber\u2009\u00bb du 4\u00a0mars 2020 et ses confirmations ult\u00e9rieures. Les hauts magistrats ont perc\u00e9 le voile de la technologie pour affirmer que l\u2019int\u00e9gration \u00e0 un service organis\u00e9 par une plateforme, qui d\u00e9termine unilat\u00e9ralement les conditions d\u2019exercice de l\u2019activit\u00e9, caract\u00e9rise un lien de subordination. Le chauffeur n\u2019est pas un partenaire commercial. Il est un salari\u00e9 dont le statut a \u00e9t\u00e9 dissimul\u00e9.<\/p>\n<h2>L\u2019\u00e9vitement du droit du travail \u00e9rig\u00e9 en mod\u00e8le d\u2019affaires<\/h2>\n<p>Comprendre la plateformisation de l\u2019emploi, c\u2019est comprendre que l\u2019innovation technologique a souvent servi de paravent \u00e0 une \u00ab\u2009d\u00e9sinnovation\u2009\u00bb sociale. Le mod\u00e8le \u00e9conomique de ces g\u00e9ants de la mobilit\u00e9 n\u2019a jamais repos\u00e9 sur la seule prouesse de leur code informatique, mais sur un arbitrage r\u00e9glementaire\u00a0: profiter des zones grises du droit pour s\u2019affranchir des cotisations sociales et des r\u00e8gles protectrices du droit de l\u2019emploi.<\/p>\n<p>Face aux requalifications en contrat de travail qui se sont multipli\u00e9es devant les conseils de prud\u2019hommes, les plateformes ont d\u00e9ploy\u00e9 d\u2019intenses strat\u00e9gies de lobbying. L\u2019objectif \u00e9tait de pr\u00e9server \u00e0 tout prix ce mod\u00e8le de l\u2019ind\u00e9pendance fictive. En France, cela s\u2019est traduit par des tentatives l\u00e9gislatives visant \u00e0 s\u00e9curiser les plateformes contre le risque juridique, notamment par la cr\u00e9ation de \u00ab\u2009chartes sociales\u2009\u00bb ou l\u2019organisation de la repr\u00e9sentation syndicale des travailleurs ind\u00e9pendants (via l\u2019ARPE).<\/p>\n<p>Pourtant, ces dispositifs rel\u00e8vent d\u2019un r\u00e9gime en clair-obscur. Accorder quelques miettes de protection sociale ou des semblants de dialogue social \u00e0 des travailleurs maintenus sous le joug de l\u2019ind\u00e9pendance ne r\u00e9sout pas le probl\u00e8me originel de la plateformisation\u00a0: la d\u00e9possession du statut de salari\u00e9. C\u2019est ce que l\u2019on pourrait appeler la s\u00e9curisation au prix de la fictivit\u00e9. On am\u00e9nage la pr\u00e9carit\u00e9 au lieu de la combattre, en acceptant l\u2019id\u00e9e dangereuse qu\u2019il pourrait exister un \u00ab\u2009tiers-statut\u2009\u00bb, situ\u00e9 entre le salariat et l\u2019ind\u00e9pendance, qui tirerait les droits vers le bas au nom de la modernit\u00e9.<\/p>\n<h2>Une r\u00e9gulation en devenir\u00a0: la fin de l\u2019impunit\u00e9 juridique\u2009?<\/h2>\n<p>Alors, de quoi la plateformisation est-elle aujourd\u2019hui le nom\u2009? Si elle a longtemps \u00e9t\u00e9 le synonyme d\u2019un \u00ab\u2009no man\u2019s land\u2009\u00bb juridique, elle est peut-\u00eatre en train de devenir le nom d\u2019un r\u00e9veil institutionnel et judiciaire.<\/p>\n<p>L\u2019Europe a r\u00e9cemment pris la mesure de l\u2019enjeu. L\u2019adoption, le 23\u00a0octobre 2024, de la \u00ab\u00a0Directive europ\u00e9enne (2024\/2831) relative \u00e0 l\u2019am\u00e9lioration des conditions de travail dans le travail via une plateforme\u00a0\u00bb marque un tournant historique. Cette directive instaure un m\u00e9canisme de pr\u00e9somption l\u00e9gale de salariat. D\u00e8s lors qu\u2019un travailleur de plateforme remplit certains crit\u00e8res de contr\u00f4le et de direction de la part de l\u2019application, il sera pr\u00e9sum\u00e9 \u00eatre salari\u00e9. Il appartiendra alors \u00e0 la plateforme de prouver le contraire, renversant ainsi une charge de la preuve qui pesait jusqu\u2019alors lourdement sur les \u00e9paules des travailleurs pr\u00e9caires.<\/p>\n<p>Cette \u00e9volution est fondamentale. Elle rappelle une v\u00e9rit\u00e9 que l\u2019engouement num\u00e9rique avait fait oublier\u00a0: le droit du travail n\u2019est pas une relique du monde industriel vou\u00e9e \u00e0 \u00eatre \u00ab\u2009disrupt\u00e9e\u2009\u00bb par la Silicon Valley. Le contrat de travail est, par essence, une institution protectrice, con\u00e7ue pour r\u00e9\u00e9quilibrer une relation asym\u00e9trique en imputant les risques \u00e9conomiques \u00e0 celui qui d\u00e9tient le pouvoir de direction.<\/p>\n<p style=\"text-align: center\"><strong>\u2022<\/strong><\/p>\n<p>La plateformisation de l\u2019emploi, illustr\u00e9e par les g\u00e9ants de la mobilit\u00e9, n\u2019est pas la promesse d\u2019une \u00e9conomie \u00e9mancip\u00e9e de la contrainte salariale. Elle est, sous son visage actuel, le nom d\u2019une formidable machinerie d\u2019externalisation des risques, maquill\u00e9e par le vernis de la modernit\u00e9 algorithmique.<\/p>\n<p>La r\u00e9sistance du droit \u2013 port\u00e9e par les juges, la doctrine et d\u00e9sormais le l\u00e9gislateur europ\u00e9en \u2013 d\u00e9montre que le d\u00e9terminisme technologique n\u2019a pas sa place en droit social. Il nous appartient collectivement de d\u00e9cider si l\u2019outil num\u00e9rique doit servir \u00e0 atomiser le collectif de travail ou s\u2019il peut, au contraire, s\u2019inscrire dans le respect des droits fondamentaux des travailleurs. La qualification juridique n\u2019est pas qu\u2019une querelle d\u2019experts, c\u2019est le socle sur lequel repose notre pacte social.<\/p>\n<p><em>Article publi\u00e9 le 12 mars 2026. <\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les plateformes (qui permettent de commander un repas ou trouver un chauffeur, etc.) promettent leur ind\u00e9pendance aux auto-entrepreneurs. 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