{"id":1,"date":"2026-09-22T12:34:34","date_gmt":"2026-09-22T10:34:34","guid":{"rendered":"https:\/\/supplements.aoc.media\/vies-minuscules-pantheon\/?p=1"},"modified":"2026-09-22T14:17:32","modified_gmt":"2026-09-22T12:17:32","slug":"le-deni-des-persecutions-genocidaires-des-nomades","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/supplements.aoc.media\/vies-minuscules-pantheon\/2026\/09\/22\/le-deni-des-persecutions-genocidaires-des-nomades\/","title":{"rendered":"Le d\u00e9ni des pers\u00e9cutions g\u00e9nocidaires des \u00ab\u00a0Nomades\u00a0\u00bb"},"content":{"rendered":"<p class=\"first-paragraph\">Les \u00ab Nomades \u00bb \u00e9taient, selon la loi du 16 juillet 1912, \u00ab des \u201croulottiers\u201d n\u2019ayant ni domicile, ni r\u00e9sidence, ni patrie, la plupart vagabonds, pr\u00e9sentant le caract\u00e8re ethnique particulier aux romanichels, boh\u00e9miens, tziganes, gitanos<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a> \u00bb.<\/p>\n<p>Cette loi raciale contraignait les Roms, les Manouches, les Sinti, les Gitans, les Y\u00e9niches et les Voyageurs \u00e0 d\u00e9tenir un carnet anthropom\u00e9trique devant \u00eatre vis\u00e9 \u00e0 chaque d\u00e9part et arriv\u00e9e dans un lieu. Entre 1939 et 1946, les personnes que l\u2019administration fran\u00e7aise fit entrer dans la cat\u00e9gorie de \u00ab Nomades \u00bb furent interdites de circulation, assign\u00e9es \u00e0 r\u00e9sidence, intern\u00e9es dans des camps, et certaines d\u2019entre elles furent d\u00e9port\u00e9es.<\/p>\n<p>Avant m\u00eame l\u2019occupation de la France par les nazis, le dernier gouvernement de la Troisi\u00e8me R\u00e9publique d\u00e9cr\u00e9ta le 6 avril 1940 l\u2019assignation \u00e0 r\u00e9sidence des \u00ab\u00a0Nomades\u00a0\u00bb\u00a0: ces derniers furent contraints de rejoindre une r\u00e9sidence forc\u00e9e ou un camp. Pr\u00e9textant que ces \u00ab\u00a0Nomades\u00a0\u00bb repr\u00e9sentaient un danger pour la s\u00e9curit\u00e9 du pays, la Troisi\u00e8me R\u00e9publique en \u00e9tat de guerre leur appliqua des mesures qui n\u2019auraient jamais \u00e9t\u00e9 prises en temps de paix, mais qui s\u2019inscrivaient parfaitement dans la continuit\u00e9 des politiques anti-nomades d\u2019avant-guerre.<\/p>\n<p>Le 4 octobre 1940, les Allemands ordonn\u00e8rent l\u2019internement des \u00ab\u00a0Zigeuner [tsiganes]\u00a0\u00bb en France. L\u2019administration fran\u00e7aise traduisit \u00ab\u00a0Zigeuner\u00a0\u00bb par \u00ab\u00a0Nomades\u00a0\u00bb et appliqua aux \u00ab\u00a0Nomades\u00a0\u00bb les lois raciales nazies. Les personnes class\u00e9es comme \u00ab\u00a0Nomades\u00a0\u00bb furent alors regroup\u00e9es dans une soixantaine de camps sur l\u2019ensemble du territoire m\u00e9tropolitain, tant en zone libre qu\u2019en zone occup\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00c0 la fin de la guerre, la Lib\u00e9ration ne signifia pas la libert\u00e9 pour les \u00ab\u00a0Nomades\u00a0\u00bb\u00a0: ils demeur\u00e8rent en effet assign\u00e9s \u00e0 r\u00e9sidence et intern\u00e9s jusqu\u2019en juillet 1946, date \u00e0 laquelle la libert\u00e9 de circulation leur fut rendue sous condition. Ils devaient toujours \u00eatre munis de leur carnet anthropom\u00e9trique. La loi de 1912, au titre de laquelle les pers\u00e9cutions g\u00e9nocidaires de la Seconde Guerre mondiale furent commises sur le territoire fran\u00e7ais, ne fut pas abrog\u00e9e, mais appliqu\u00e9e avec s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 jusqu\u2019en janvier 1969. La cat\u00e9gorie administrative de \u00ab\u00a0Nomades\u00a0\u00bb c\u00e9da alors la place \u00e0 celle de \u00ab\u00a0gens du voyage\u00a0\u00bb et de nouvelles mesures discriminatoires furent adopt\u00e9es \u00e0 leur encontre.<\/p>\n<h2>L\u2019occultation de la pers\u00e9cution des \u00ab\u00a0Nomades\u00a0\u00bb (1944-1970)<\/h2>\n<p>En 1948, le minist\u00e8re de la Sant\u00e9 publique et de la Population mena une vaste enqu\u00eate sur les \u00ab\u00a0Nomades\u00a0\u00bb. Les r\u00e9sultats montrent que plus d\u2019un tiers des services d\u00e9partementaux interrog\u00e9s savaient assez pr\u00e9cis\u00e9ment ce qu\u2019avaient subi les \u00ab\u00a0Nomades\u00a0\u00bb de leur d\u00e9partement pendant la guerre\u00a0: il fut question des camps d\u2019internement, des conditions dramatiques de l\u2019assignation \u00e0 r\u00e9sidence, de massacres et d\u2019engagement dans la r\u00e9sistance. Ces enqu\u00eates font \u00e9galement \u00e9tat de l\u2019antitsiganisme de beaucoup de hauts fonctionnaires de l\u2019\u00e9poque\u00a0: on y lit entre autres que les mesures anti-nomades de la guerre n\u2019\u00e9taient pas indignes, mais qu\u2019au contraire, elles avaient permis d\u2019exp\u00e9rimenter des mesures de socialisation.<\/p>\n<p>Cette enqu\u00eate de 1948 permet de comprendre que ces pers\u00e9cutions n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 \u00ab\u00a0oubli\u00e9es\u00a0\u00bb, mais qu\u2019elles ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment occult\u00e9es par l\u2019administration fran\u00e7aise. Lorsqu\u2019en 1949 est cr\u00e9\u00e9e une Commission interminist\u00e9rielle pour l\u2019\u00e9tude des populations d\u2019origine nomade, ses membres ne furent pas choisis au hasard\u00a0: il s\u2019agissait de personnes qui avaient d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 en charge des questions relatives aux \u00ab\u00a0Nomades \u00bb, pour certaines d\u2019entre elles pendant la guerre. Ainsi y retrouve-t-on Georges Romieu, ancien sous-directeur de la Police nationale \u00e0 Vichy, qui avait \u00e9t\u00e9 charg\u00e9 de la cr\u00e9ation des camps d\u2019internement pour \u00ab\u00a0Nomades\u00a0\u00bb en zone libre.<\/p>\n<p>Il n\u2019est donc pas tr\u00e8s \u00e9tonnant que les survivants des pers\u00e9cutions aient eu beaucoup de mal \u00e0 faire reconna\u00eetre ce qu\u2019ils venaient de subir. Alors m\u00eame qu\u2019en 1948, deux lois \u00e9tablirent le cadre juridique des r\u00e9parations des pr\u00e9judices subis par les victimes de la Seconde Guerre mondiale, le r\u00e9gime d\u2019indemnisation mis en place posa de nombreux probl\u00e8mes aux victimes \u00ab\u00a0nomades\u00a0\u00bb. L\u2019obstacle principal r\u00e9sidait dans le fait qu\u2019une reconnaissance des pers\u00e9cutions des \u00ab\u00a0Nomades\u00a0\u00bb comme victimes de pers\u00e9cutions raciales remettait en cause l\u2019id\u00e9e que la cat\u00e9gorie \u00ab\u00a0Nomade\u00a0\u00bb n\u2019\u00e9tait qu\u2019un classement administratif des populations itin\u00e9rantes et non une cat\u00e9gorie raciale discriminante. Le minist\u00e8re des Anciens Combattants et Victimes de guerre ne voulait pas que l\u2019internement des \u00ab\u00a0Nomades\u00a0\u00bb puisse \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme un internement sur crit\u00e8res raciaux.<\/p>\n<p>Ainsi, entre 1948 et 1955, les premiers dossiers de \u00ab\u00a0Nomades\u00a0\u00bb pr\u00e9sent\u00e9s au minist\u00e8re des Anciens Combattants ne furent pas ceux des intern\u00e9s des camps fran\u00e7ais, encore moins des assign\u00e9s \u00e0 r\u00e9sidence, mais ceux des rescap\u00e9s de la d\u00e9portation afin d\u2019obtenir le titre de \u00ab\u00a0d\u00e9port\u00e9 politique\u00a0\u00bb. M\u00eame pour ces derniers, l\u2019administration manifesta un antitsiganisme explicite. Dans le dossier d\u2019une femme rom fran\u00e7aise pourtant d\u00e9c\u00e9d\u00e9e dans les camps nazis, on peut y lire l\u2019avis d\u00e9favorable suivant\u00a0: \u00ab\u00a0Laiss\u00e9 \u00e0 l\u2019avis de la commission nationale, la mat\u00e9rialit\u00e9 de la d\u00e9portation \u00e0 Auschwitz n\u2019\u00e9tant pas \u00e9tablie. Les t\u00e9moins (gitans comme le demandeur) signent tout ce qu\u2019on leur pr\u00e9sente.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Dans les ann\u00e9es 1960, quelques dizaines d\u2019anciens intern\u00e9s \u00ab\u00a0Nomades\u00a0\u00bb demand\u00e8rent l\u2019obtention du statut d\u2019intern\u00e9 politique. Les premiers dossiers furent rejet\u00e9s\u00a0: l\u2019administration refusait de reconna\u00eetre que les camps dans lesquels les \u00ab\u00a0Nomades\u00a0\u00bb avaient \u00e9t\u00e9 intern\u00e9s \u00e9taient des camps d\u2019internement. Pour ceux qui arrivaient \u00e0 prouver qu\u2019ils avaient bel et bien \u00e9t\u00e9 intern\u00e9s dans des camps reconnus comme tels, par exemple celui de Rivesaltes, l\u2019administration rejetait leur demande en arguant que leur \u00e9tat de sant\u00e9 ne pouvait pas \u00eatre imput\u00e9 au mauvais traitement dans les camps mais \u00e0 leur mauvaise hygi\u00e8ne de vie.<\/p>\n<p>Devant ces refus syst\u00e9matiques de reconna\u00eetre la pers\u00e9cution des \u00ab\u00a0Nomades\u00a0\u00bb, certaines personnes s\u2019insurg\u00e8rent\u00a0: les premiers concern\u00e9s d\u2019abord sans n\u2019\u00eatre aucunement entendus, puis des personnalit\u00e9s issues de l\u2019action sociale comme, par exemple le <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Jean_Fleury_(j%C3%A9suite)\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">p\u00e8re Fleury.<\/a> Ce dernier avait \u00e9t\u00e9 un t\u00e9moin direct de l\u2019internement et de la d\u00e9portation depuis le camp de Poitiers o\u00f9 il avait exerc\u00e9 la fonction d\u2019aum\u00f4nier. Il contacta \u00e0 plusieurs reprises le minist\u00e8re des Anciens Combattants pour se plaindre du fait que les attestations qu\u2019il r\u00e9digeait pour les anciens intern\u00e9s dans le but d\u2019obtenir une reconnaissance n\u2019\u00e9taient pas prises en compte. En 1963, les fonctionnaires de ce minist\u00e8re lui r\u00e9pondirent que les demandes d\u2019obtention du statut d\u2019interne\u0301 politique faites par des \u00ab\u00a0Nomades\u00a0\u00bb n\u2019aboutissaient pas faute d\u2019archives et qu\u2019il fallait qu\u2019une enqu\u00eate soit men\u00e9e sur les conditions de vie des \u00ab\u00a0Nomades\u00a0\u00bb pendant la guerre.<\/p>\n<p>Le p\u00e8re Fleury mit alors en place une \u00e9quipe qui aurait d\u00fb recenser, partout en France, les victimes et les lieux de pers\u00e9cution. Mais le pr\u00e9sident de la Commission interminist\u00e9rielle pour l\u2019\u00e9tude des populations d\u2019origine nomade, le conseiller d\u2019\u00c9tat Pierre Join-Lambert s\u2019opposa \u00e0 l\u2019entreprise. C\u2019est \u00e0 peu pr\u00e8s au m\u00eame moment que celui-ci r\u00e9pondit \u00e9galement \u00e0 l\u2019ambassadeur d\u2019Allemagne f\u00e9d\u00e9ral qu\u2019il n\u2019y avait pas lieu d\u2019indemniser les \u00ab\u00a0Tziganes fran\u00e7ais\u00a0\u00bb. La position de Join-Lambert \u00e9tait claire\u00a0: aucune pers\u00e9cution raciale n\u2019avait eu lieu en France o\u00f9 les \u00ab\u00a0Tsiganes\u00a0\u00bb \u00e9taient demeur\u00e9s libres.<\/p>\n<p>Cependant, \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1960, devant la profusion des demandes d\u2019obtention du statut d\u2019intern\u00e9s politique de la part de \u00ab\u00a0Nomades\u00a0\u00bb, le minist\u00e8re des Anciens Combattants mena une enqu\u00eate aupr\u00e8s des pr\u00e9fectures pour savoir si elles poss\u00e9daient de la documentation sur \u00ab\u00a0les conditions d\u2019incarc\u00e9ration des Tsiganes et Gitans arr\u00eat\u00e9s sous l\u2019Occupation\u00a0\u00bb. Si certaines pr\u00e9fectures renvoy\u00e8rent des archives tr\u00e8s parcellaires, certaines donn\u00e8rent sciemment de fausses informations. Le pr\u00e9fet du Loiret \u00e9crivit ainsi que, dans le camp de Jargeau (l\u2019un des plus grands camps d\u2019internement de \u00ab\u00a0Nomades\u00a0\u00bb sur le territoire m\u00e9tropolitain), \u00ab\u00a0les nomades intern\u00e9s pouvaient b\u00e9n\u00e9ficier d\u2019une certaine libert\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 la cl\u00e9mence et \u00e0 la compr\u00e9hension de l\u2019autorit\u00e9 administrative fran\u00e7aise\u00a0\u00bb. En fait, les intern\u00e9s \u00e9taient forc\u00e9s de travailler \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur des camps.<\/p>\n<h2>Premi\u00e8res comm\u00e9morations, premi\u00e8res recherches universitaires (1980-2000)<\/h2>\n<p>Pour r\u00e9pondre \u00e0 l\u2019occultation publique de leurs pers\u00e9cutions, des survivants roms, manouches, sinti, y\u00e9niches, gitans et voyageurs s\u2019organis\u00e8rent pour rappeler leur histoire.<\/p>\n<p>\u00c0 partir des ann\u00e9es 1980, plusieurs associations et collectifs d\u2019intern\u00e9s se form\u00e8rent\u00a0dans le but de faire reconna\u00eetre ce qui doit \u00eatre nomm\u00e9 par son nom, un g\u00e9nocide : on peut citer l\u2019association nationale des victimes et des familles de victimes tziganes de France, pr\u00e9sid\u00e9e par un ancien intern\u00e9, Jean-Louis Bauer, ou encore le Comit\u00e9 de recherche pour la m\u00e9moire du g\u00e9nocide des Tsiganes fran\u00e7ais avec \u00e0 sa t\u00eate Pierre Young. Quelques manifestations eurent lieu\u00a0: on peut rappeler celle qui eut lieu sur le pont de l\u2019Alma \u00e0 Paris, en 1980, lors de laquelle plusieurs dizaines de Roms et survivants de la d\u00e9portation manifest\u00e8rent avec des pancartes\u00a0: \u00ab\u00a047 membres de ma famille sont morts en camps nazis pour eux je porte le Z\u00a0\u00bb. Mais aucune action n\u2019eut l\u2019ampleur de celles du mouvement rom et sinti allemand qui encha\u00eena, \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque, gr\u00e8ves de la faim et occupation des b\u00e2timents pour demander la reconnaissance du g\u00e9nocide des Roms et des Sinti.<\/p>\n<p>Cependant, la cr\u00e9ation de ces associations fran\u00e7aises co\u00efncida avec le d\u00e9but des recherches historiques sur l\u2019internement des \u00ab\u00a0Nomades\u00a0\u00bb\u00a0en France, qui ne furent pas le fait d\u2019historiens universitaires mais d\u2019historiens locaux et d\u2019\u00e9tudiants. <a href=\"https:\/\/www.liberation.fr\/societe\/mort-de-jacques-sigot-linstit-historien-qui-ressuscita-la-memoire-des-tsiganes-20240830_VXQ6NDUJ7JBTZMBJACLFMPPWKU\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Jacques Sigot<\/a>, instituteur \u00e0 Montreuil-Bellay, se donna pour mission de faire l\u2019histoire du camp de cette ville o\u00f9 avaient \u00e9t\u00e9 intern\u00e9s plus de 1800 \u00ab\u00a0Nomades\u00a0\u00bb pendant la guerre. Rapidement, il fut rejoint dans ses recherches par d\u2019anciens intern\u00e9s qui appartenaient, pour certains, \u00e0 des associations m\u00e9morielles. Ainsi, paru en 1983, <em>Un camp pour les Tsiganes et les autres\u2026 Montreuil-Bellay 1940-1945<\/em>. Plusieurs m\u00e9moires d\u2019\u00e9tudiants firent suite \u00e0 cette publication\u00a0pionni\u00e8re : en 1984 sur le camp de Saliers, en 1986 sur le camp de Rennes et en 1988 sur le camp de Jargeau.<\/p>\n<p>Les premi\u00e8res plaques comm\u00e9moratives furent pos\u00e9es dans un rapport d\u2019opposition \u00e0 des autorit\u00e9s locales peu soucieuses de r\u00e9paration. En 1985, Jean-Louis Bauer, ancien intern\u00e9 \u00ab\u00a0nomade\u00a0\u00bb et F\u00e9licia Combaud, ancienne intern\u00e9e juive r\u00e9unirent leurs forces pour que soit inaugur\u00e9 une st\u00e8le sur le site du camp de Poitiers o\u00f9 ils avaient \u00e9t\u00e9 priv\u00e9s de libert\u00e9. En 1988, le m\u00eame Jean-Louis Bauer accompagn\u00e9 de l\u2019instituteur Jacques Sigot et d\u2019autres survivants impos\u00e8rent \u00e0 la mairie de Montreuil-Bellay une st\u00e8le sur le site du camp. En 1991, gr\u00e2ce aux efforts et \u00e0 la pers\u00e9v\u00e9rance de Jean-Louis Bauer et apr\u00e8s quatre ann\u00e9es d\u2019opposition, le conseil municipal de la commune accepta la pose d\u2019une plaque sur le site de l\u2019ancien camp de Jargeau.<\/p>\n<p>En 1992, sous cette pression, le Secr\u00e9tariat d\u2019\u00c9tat aux Anciens Combattants et Victimes de Guerre, le Secr\u00e9tariat g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019Int\u00e9gration et la Fondation pour la M\u00e9moire de la D\u00e9portation demand\u00e8rent \u00e0 l\u2019Institut d\u2019histoire du temps pr\u00e9sent (IHTP) de mener une recherche intitul\u00e9e\u00a0: \u00ab\u00a0Les Tsiganes de France 1939-1946. Contr\u00f4le et exclusion\u00a0\u00bb. L\u2019historien Denis Peschanski en fut nomm\u00e9 le responsable scientifique et, sous sa direction parut deux ans plus tard un rapport de 120 pages.<\/p>\n<p>Ce rapport apportait la preuve formelle de l\u2019internement des \u00ab\u00a0Nomades\u00a0\u00bb, mais certaines de ses conclusions \u00e9taient \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 de ce dont t\u00e9moignaient les survivants\u00a0: il concluait en effet que la politique que les Allemands avaient mise en \u0153uvre en France \u00e0 l\u2019\u00e9gard des \u00ab\u00a0Nomades\u00a0\u00bb ne r\u00e9pondait pas \u00e0 une volont\u00e9 exterminatrice, en d\u2019autres termes que les pers\u00e9cutions fran\u00e7aises n\u2019\u00e9taient pas de nature g\u00e9nocidaire. De plus, le rapport ne d\u00e9nombrait que 3 000 intern\u00e9s \u00ab\u00a0tsiganes\u00a0\u00bb dans les camps fran\u00e7ais\u00a0: un chiffre bas qui ne manqua pas de rassurer les pouvoirs publics et de rendre encore les survivants encore plus m\u00e9fiants vis-\u00e0-vis de l\u2019histoire officielle.<\/p>\n<h2>Popularisation de l\u2019histoire des \u00ab\u00a0Nomades\u00a0\u00bb et premi\u00e8res reconnaissances nationales (2000-2020)<\/h2>\n<p>Au d\u00e9but du XXIe si\u00e8cle, les anciens intern\u00e9s \u00ab\u00a0nomades\u00a0\u00bb qui \u00e9taient adultes au moment de la guerre n\u2019\u00e9taient plus tr\u00e8s nombreux. La question de la pr\u00e9servation de leur m\u00e9moire se posait, alors m\u00eame que les universitaires n\u2019avaient pas cherch\u00e9 \u00e0 collecter leurs paroles et les survivants n\u2019avaient pas toujours trouv\u00e9 les moyens de laisser de t\u00e9moignages p\u00e9rennes derri\u00e8re eux.<\/p>\n<p>Les initiatives visant \u00e0 pr\u00e9server cette m\u00e9moire furent d\u2019abord le fait de rencontres entre journalistes, artistes et survivants\u00a0: en 2001, le photographe Mathieu Pernot documenta l\u2019internement dans le camp de Saliers ; en 2003 et 2009, Rapha\u00ebl Pillosio r\u00e9alisa deux documentaires sur la pers\u00e9cution des \u00ab\u00a0Nomades\u00a0\u00bb\u00a0;\u00a0en 2011, la journaliste Isabelle Ligner publia le t\u00e9moignage de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Raymond_Gur%C3%AAme\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Raymond Gur\u00eame<\/a>, intern\u00e9 avec sa famille successivement dans les camps de Darn\u00e9tal et de Linas-Monthl\u00e9ry, dont il s\u2019\u00e9vada avant de rejoindre la R\u00e9sistance.<\/p>\n<p>Les ann\u00e9es 2000 popularis\u00e8rent l\u2019histoire des \u00ab\u00a0Nomades\u00a0\u00bb \u00e0 travers des bandes dessin\u00e9es, des films ou, encore, des romans. Le 18 juillet 2010, Hubert Falco, secr\u00e9taire d\u2019\u00c9tat \u00e0 la D\u00e9fense et aux Anciens Combattants, mentionna pour la premi\u00e8re fois l\u2019internement des \u00ab\u00a0Tsiganes\u00a0\u00bb dans un discours officiel. Cette reconnaissance partielle fut aussit\u00f4t an\u00e9antie par des <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Discours_de_Grenoble\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">propos<\/a> du pr\u00e9sident de la R\u00e9publique, Nicolas Sarkozy associant les \u00ab\u00a0gens du voyage\u00a0\u00bb et les \u00ab\u00a0Roms\u00a0\u00bb \u00e0 des d\u00e9linquants. L\u2019\u00e9t\u00e9 2010 vient rappeler que la reconnaissance des pers\u00e9cutions pass\u00e9es \u00e9tait \u00e9pineuse tant que des discriminations avaient encore cours.<\/p>\n<p>En 2016, alors que la plupart des descendants d\u2019intern\u00e9s et d\u2019assign\u00e9s \u00e0 r\u00e9sidence \u00ab\u00a0Nomades\u00a0\u00bb \u00e9taient toujours soumis \u00e0 un r\u00e9gime administratif de s\u00e9gr\u00e9gation, celui de la loi du 3 janvier 1969 les classant comme \u00ab\u00a0gens du voyage\u00a0\u00bb, il fut d\u00e9cid\u00e9 que le pr\u00e9sident de la R\u00e9publique, Fran\u00e7ois Hollande, se rendrait sur le site du camp de Montreuil-Bellay. Une c\u00e9r\u00e9monie, qui eut lieu le 29 octobre 2016, fut pr\u00e9par\u00e9e dans le plus grand secret\u00a0: jusqu\u2019au dernier moment, la pr\u00e9sence du r\u00e9sident fut incertaine. Les survivants et leurs enfants invit\u00e9s \u00e9taient moins nombreux que les travailleurs sociaux et les membres d\u2019associations ayant vocation \u00e0 s\u2019occuper des \u00ab\u00a0gens du voyage\u00a0\u00bb et aucun survivant ne t\u00e9moigna. Fran\u00e7ois Hollande d\u00e9clara\u00a0: \u00ab\u00a0La R\u00e9publique reconna\u00eet la souffrance des nomades qui ont \u00e9t\u00e9 intern\u00e9s et admet que sa responsabilit\u00e9 est grande dans ce drame.\u00a0\u00bb La souffrance ne fut pas qualifi\u00e9e et la question du g\u00e9nocide soigneusement \u00e9vit\u00e9e.<\/p>\n<p>Le Conseil d\u2019\u00c9tat <a href=\"https:\/\/www.legifrance.gouv.fr\/ceta\/id\/CETATEXT000042365900\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">rejeta<\/a> en septembre 2020 la demande de deux associations de Voyageurs et de forains d\u2019ouvrir le r\u00e9gime d\u2019indemnisation des victimes de spoliation du fait des lois antis\u00e9mites aux victimes des lois antitsiganes. Il d\u00e9clara que les \u00ab Tsiganes \u00bb n\u2019avaient pas \u00ab fait l\u2019objet d\u2019une politique d\u2019extermination syst\u00e9matique \u00bb. Si le <a href=\"https:\/\/www.europarl.europa.eu\/doceo\/document\/TA-8-2015-0095_FR.html\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Parlement europ\u00e9en<\/a> a reconnu le g\u00e9nocide des Roms et des Sinti en 2015 et a invit\u00e9 les \u00c9tats membres \u00e0 faire de m\u00eame, la France de 2024 n\u2019a toujours pas suivi cette recommandation.<\/p>\n<h2>R\u00e9sistances et liste m\u00e9morielle<\/h2>\n<p>\u00c0 partir de 2014, les descendants de \u00ab\u00a0Nomades\u00a0\u00bb et des Roms et Sinti pers\u00e9cut\u00e9s par les nazis et les r\u00e9gimes collaborateurs chang\u00e8rent de strat\u00e9gie\u00a0: ce n\u2019\u00e9tait pas seulement en tant que victimes qu\u2019ils voulaient se faire reconna\u00eetre, mais aussi en tant que r\u00e9sistants. Le mouvement europ\u00e9en du 16 mai (#romaniresistance), rappelant l\u2019insurrection des intern\u00e9s du <em>Zigeunerlager <\/em>[camp de Tsiganes] d\u2019Auschwitz-Birkenau quand des SS vinrent pour les conduire aux chambres \u00e0 gaz, se propagea. Il r\u00e9unit tous les ans la jeunesse romani et voyageuse europ\u00e9enne \u00e0 l\u2019appel de l\u2019ancien intern\u00e9 fran\u00e7ais Raymond Gur\u00eame\u00a0: \u00ab\u00a0Jamais \u00e0 genoux, toujours debout\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/murdesnomades.mmsh.fr\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">La base de donn\u00e9es \u00ab NOMadeS : Mur des noms des intern\u00e9s et assign\u00e9s \u00e0 r\u00e9sidence en tant que \u201cNomades\u201d en France (1939-1946) \u00bb<\/a> propose d\u2019\u00e9tablir collaborativement une liste aussi exhaustive que possible des intern\u00e9s et des assign\u00e9s \u00e0 r\u00e9sidence en tant que \u00ab Nomades \u00bb en France entre 1939 et 1946. Soutenue par plusieurs associations de descendants d\u2019intern\u00e9s, elle servira d\u2019appui \u00e0 de nouvelles revendications m\u00e9morielles. Peut-\u00eatre aussi \u00e0 une demande de reconnaissance par la France du g\u00e9nocide des Manouches, des Roms, des Voyageurs, des Gitans, des Sinti et des Y\u00e9niches.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Entrez ici victimes \u00ab nomades \u00bb de la Seconde Guerre mondiale en France.<br \/>\nLe dernier intern\u00e9 \u00ab nomade \u00bb des camps fran\u00e7ais a \u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9 il y a presque 80 ans. Pourtant, il n\u2019existe pas de d\u00e9compte exact de ces victimes, ni de m\u00e9morial nominatif exhaustif.<br \/>\nLe site internet collaboratif NOMadeS, mis en ligne le 6 d\u00e9cembre 2024, se donne pour mission de combler cette lacune. Pourquoi aura-t-il fallu attendre huit d\u00e9cennies avant qu\u2019une telle initiative ne soit lanc\u00e9e ?<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":704,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_gspb_post_css":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"coauthors":[3],"class_list":["post-1","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"blocksy_meta":{"styles_descriptor":{"styles":{"desktop":"","tablet":"","mobile":""},"google_fonts":[],"version":8}},"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/supplements.aoc.media\/vies-minuscules-pantheon\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/supplements.aoc.media\/vies-minuscules-pantheon\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/supplements.aoc.media\/vies-minuscules-pantheon\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/supplements.aoc.media\/vies-minuscules-pantheon\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/supplements.aoc.media\/vies-minuscules-pantheon\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/supplements.aoc.media\/vies-minuscules-pantheon\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":803,"href":"https:\/\/supplements.aoc.media\/vies-minuscules-pantheon\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1\/revisions\/803"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/supplements.aoc.media\/vies-minuscules-pantheon\/wp-json\/wp\/v2\/media\/704"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/supplements.aoc.media\/vies-minuscules-pantheon\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/supplements.aoc.media\/vies-minuscules-pantheon\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/supplements.aoc.media\/vies-minuscules-pantheon\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1"},{"taxonomy":"author","embeddable":true,"href":"https:\/\/supplements.aoc.media\/vies-minuscules-pantheon\/wp-json\/wp\/v2\/coauthors?post=1"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}