Faire de la poésie en temps de guerre
Éloge de la poésie de Yaryna Chornohuz
Yaryna Chornohuz est une jeune poète ukrainienne qui ne se confie pas sur sa vie quotidienne de soldate sur le front, ni ne documente l’agression par la Russie de l’Ukraine qui dure depuis quatre ans. Elle écrit sur son expérience, et celle-ci est poétique. Trente-quatre poèmes en vers libre qui donnent envie de relire d'autres poètes. Qui donnent envie de faire l'éloge de la poésie.
« Queens of Joy : unies pour la liberté » d'Olga Gibelinda, 2025. Diffusé sur arte.tv, « Génération Ukraine ».
Alors qu’en novembre dernier, le président de la République annonçait un service national militaire pour cet été et que le chef d’état-major des armées, à l’occasion du 107ème Congrès des maires, prévoyait un conflit avec la France et la Russie pour 2030, on se sent comme le personnage de Tony Chicane dans la fresque d’Antoine Dufeu, Blanchiment (KC Éditions, 2025) : « On assiste en témoin à des guerres desquelles on / Combien de milliards de menaces anonymes ou pseu- / Aussi non engagé qu’il n’existe des pays non alignés / Se perçoit partie prenante. Chaque fois qu’un État / Donymes ont-elles été écrites depuis que internet / Tony que tout le monde estime, reste un électron… »
Voilà on a beaucoup de mal à exprimer ce que nous ressentons, si ce n’est sous forme de séquences aussi incongrues les unes que les autres. On est devenu les protagonistes d’un spectacle complexe où la violence a une place de plus en plus importante et où les États européens font tomber leurs dernières cartes diplomatiques.
Aussi pour y voir plus clair et comprendre ce qui se joue, écoutons Yaryna Chornohuz une jeune ukrainienne évoquer son expérience de la guerre dans son livre C’est ainsi que nous demeurons libres traduit par Ella Yevtouchenko et Frédéric Martin. Une expérience qui n’est pas une confidence sur la vie quotidienne au front, ni un document sur l’agression par la Russie de l’Ukraine qui dure depuis quatre ans. Cette expérience, elle est juste poétique, d’ailleurs le livre de Chornohuz est un recueil composé de trente-quatre poèmes.
Au même moment, un poète et une poétesse Christian Prigent et Liliane Giraudon faisaient paraître deux ouvrages en forme de journal – Zapp & zipp (P.O.L, 2025) pour Prigent – et de pensées accompagnées de photographies – Pot pourri (P.O.L, 2025) pour Giraudon. Ils évoquent sans concession dans un phrasé frontal les dérives inquiétantes de notre époque. Prigent commente : « Notre monde est habité par des sujets qui n’imaginent même pas qu’il puisse y en avoir d’autres puisqu’ils ne disposent plus de langue pour les reconnaître ou les inventer » et Giraudon constate au paragraphe 103 de son texte : « Quand sous la canicule, il fait si chaud qu’on ne peut dormir même entre des murs de pierre. Et parce que ce mois de juin, à Mossoul, dix-neuf jeunes filles yazidies qui refusaient d’être vendues comme esclaves sexuelles ont été brûlées vives dans des cages. »

Pour eux deux qui ont été de l’avant-garde, Prigent très ouvertement avec la revue TXT en compagnie entre autres de Jean Pierre Verheegen et Giraudon en plus nuancée et comme à la périphérie avec les revues Banana Split et If en duo avec Jean-Jacques Viton et aussi collaboratrice fervente de la revue Action Poétique dirigée par Henri Deluy, il ne fait aucun doute que la poésie est plus un arsenal qu’une boîte à outil. C’est que pour eux le poème prend part au réel, aux collisions qui nous impactent même en temps de paix dont on sait que la paix y est toujours peu assurée et de courte durée.
Chornohuz qui use abondamment du vers libre n’est pas d’avant-garde mais elle en a la lucidité et l’humour.
Ceci dit et pour clore cette brève incursion dans l’avant-garde dont une revue comme DOC(K)S aujourd’hui est le lieu de toutes les expérimentations littéraires et plastiques, il est bon de noter que de l’autre côté de l’Atlantique le poète américain Kenneth Goldsmith partisan de la non-écriture a décidé en février 2025 de résister au trumpisme. Comment ? En rouvrant UbuWeb nommé ainsi en référence au personnage d’Alfred Jarry, père Ubu aussi belliqueux qu’imbécile. Sur ce site fondé en 1996, on peut consulter toutes sortes d’œuvres sonores visuelles et écrites de poètes et poétesses internationaux, « bibliothèque fantôme pirate composée de centaines de milliers d’artefacts d’avant-garde téléchargeables gratuitement » dit-il. Goldsmith explique ainsi pourquoi il a pris cette décision : « Maintenant, avec les changements politiques en Amérique et ailleurs dans le monde, nous avons décidé de redémarrer notre archivage et de faire croître Ubu. À l’heure où notre mémoire collective est systématiquement éradiquée, l’archivage réapparaît comme une forme forte de résistance, un moyen de préserver des formes d’expression cruciales, subversives, marginalisées. »
Chornohuz qui use abondamment du vers libre n’est pas d’avant-garde mais elle en a la lucidité et l’humour. L’endroit d’où elle nous parle n’est pas étranger à cette tradition subversive la prenant au pied de la lettre et presque littéralement parce qu’en plus d’être poète, elle est combattante dans l’armée ukrainienne dans une unité de drones. Le terme d’avant-garde avant de concerner l’art est d’origine militaire. Il décrit des troupes marchant en avant à des fins de reconnaissance et de protection et Chornohuz l’incarne totalement faisant du « vers libre international » (expression empruntée à Michel Murat), une arme qui se caractérise par la projection et dont la finalité est la riposte comme on s’en rend compte dans cette strophe :
parfois il me semble que j’ai appris
à tuer avec mes poèmes
quand je largue de l’explosif avec un drone
mais je ne crois pas qu’un jour
les pleurs pour les morts s’épuisent
c’est ce que signifie être poète en Ukraine
pleurer éternellement dans ses poèmes
sur les tombes fraîches encore
et sur celles qui sont là depuis des siècles
On notera que si Chornohuz compare ses poèmes à des drones dans une métaphore exagérée et quelque peu provocatrice (un poème n’est pas une arme létale alors qu’un drone, oui) c’est dans le contexte de la poésie en Ukraine, c’est en tenant compte de la place du poète dans la culture ukrainienne qui semble manier aussi bien l’élégie que l’épopée. Comme si là-bas, il ne pouvait y avoir de descriptions de champs de bataille sans des deuils à porter, faisant aussi de la guerre un moment où les émotions et les sentiments sont avivés par la perte des proches mais sans romantisme :
cela en sera fini du romantisme
le romantisme a déserté le front
avec l’héroïsme
en me laissant brusquement
ta présence…
aux cheveux gris et pleine de passion
La philosophe américaine Avital Ronell dit dans son livre Stupidity que « L’entreprise guerrière et l’entreprise poétique semblent souvent se regrouper » en pensant surtout au cri de guerre des poètes solitaires. Et bien on y est avec Chornohuz dont la longue plainte due au chagrin dissimule ou plutôt retient un cri étouffé avec un souffle qui se répand partout dans son vers libre. Et ceci d’autant plus qu’elle ne considère pas ce chagrin comme unique, comme personnel :
durant ces années-là
Serhiy a perdu Yana
Yulia a perdu Illya
Inna a perdu Ihor
Halyna a perdu Mykola
tous les noms sont vrais aucune perte n’est fictive
Ce dernier vers : « tous les noms sont vrais aucune perte n’est fictive » est l’un des signes de la lucidité de Chornohuz. Pour elle, la poésie n’a de sens qu’à dire la vérité même au risque de décevoir en touchant la limite d’une antipoésie : l’énumération de noms de personnes inconnues. Et aussi pour elle, la poésie n’est pas un remède, la poésie ne soigne pas, ni ne guérit et ne mène à aucune résilience. Quand on perd quelqu’un, il est mort et elle dit non sans impertinence faisant un clin d’œil au Dante de La Divine comédie : « personne ne sait où l’on va après le dernier cercle du paradis ».
Pour bien entendre ce rapport à la mort qui est très sensible sans être pathétique, qui est très sentimental sans être mélodramatique, il faut tenir compte bien entendu des conditions de vie d’une combattante sans cesse occupée par sa propre survie et mue par un désir de victoire contre l’ennemi et aussi du rôle historique des poètes ukrainiens :
mon peuple pleure sur les tombes depuis des siècles
et je pleure aussi
et tout ce que je peux faire d’autre
c’est de prendre une mitraillette
ce que j’ai fait il y a longtemps
car les poètes dans ce pays pressentent les guerres les
premiers
et chaque fois on les prend pour des fous
À la fin de l’été dernier, le lundi 25 septembre 2025, Chornohuz était invitée au Théâtre de la Ville pour une soirée poésie qui lui était consacrée. À cette occasion, elle a expliqué que sa poésie était inspirée par la philosophie surtout la phénoménologie et l’existentialisme. Ce qui nous met au cœur de son expérience poétique entendu qu’avec la phénoménologie, on appréhende le monde qui nous entoure sous forme de phénomènes et qu’avec l’existentialisme, cette appréhension du monde est voulue, décidée, volontaire. Ce qui nous fait dire que les deux relèvent du dasein, terme que l’on retrouve dans le titre original en ukrainien du livre de Chornohuz, Dasein oborona prysutnosti et également dans l’édition anglaise, Dasein : In Defence of Presence.
Dasein est un concept emprunté au philosophe allemand Martin Heidegger où se mêlent conjointement le fait d’être-là avec l’angoisse d’avoir été jeté dans la vie et le fait d’en accepter les conséquences en se souciant des choses telles qu’elles sont avec l’idée, pense Heidegger que seule la poésie peut nous permettre d’accéder à une parole qui ne serait pas une conversation, ni une discussion et encore moins un bavardage. Une parole qui serait tout entière ouverte à l’être afin de l’habiter. Ceci au-delà de « la crise du logement » et des allers-retours obligés entre notre domicile et notre lieu professionnel et des constructions qui nous environnent (ponts, halls d’aéroports, stades sportifs…), Heidegger n’ignorant pas la vie quotidienne et ses soucis. L’enjeu pour lui serait d’habiter le monde en poète afin de séjourner dans un lieu où notre condition mortelle ne serait plus un obstacle à la vie mais sa possibilité, ce qui reviendrait à habiter la terre, seule habitation réelle où la poésie par sa parole contribuerait à bâtir une demeure où vivre et être seraient vécus en toute harmonie.
À la fin, Heidegger se laisse emporter en qualifiant cette habitation d’enceinte « templum » précise-t-il y intégrant un rapport au divin. Ce qui n’arrête pas Chornohuz qui lui rend hommage ainsi qu’à un autre philosophe Nietzsche et deux écrivains, Ovide et Borges :
je voudrais dans mes écrits faire écho
à Ovide et Borges
je voudrais y parler des objets avec Heidegger
et marcher sur le fil avec Nietzsche
je voudrais bien…
mais je suis issue d’un peuple
qui depuis des siècles
défend son grand pays
contre l’ennemi six fois plus nombreux
qui veut nous exterminer à tout prix
et qui nous a déjà organisé au moins
trois génocides (en réalité, il y en a plus)
Mais le plus important à retenir de la pensée de Heidegger, c’est qu’habiter le monde en poète n’est possible qu’à être libre auquel le titre en français du livre de Chornohuz fait écho. La liberté à laquelle on a à faire (« … nous demeurons libres ») dans le vers libre des poèmes et dans le fait qu’en tant que femme, Chornohuz est engagée volontaire dans l’armée ukrainienne et non soumise comme les hommes à la mobilisation obligatoire et aussi dans son aspiration à délivrer son pays de l’agression violente des Russes est l’effet d’une obstination, d’un entêtement à être pleinement là où l’on a décidé d’agir. Là où l’on peut se situer, s’orienter dans un monde où les choses et les valeurs nous sont familières tout en étant inconnues.
Et si dans la guerre, c’est la puissance de frappe qui compte, si tout n’est que cible, la force qui émane du dasein peut dans certains cas permettre à la poète qu’est Chornohuz d’expérimenter poétiquement une parole portée par la bonne humeur comme elle le dit dans cet extrait de poème au ton aussi grinçant que comique : « un peu morose, n’est-ce pas / et guère optimiste, hein ? mais vrai ». Et elle ajoute dans un autre poème avec une certaine désinvolture : « Liberté, tu es belle tout de même ».
Du dasein, j’en eu un aperçu au Théâtre de la Ville pendant ses lectures de poèmes. Chornohuz, derrière son micro avec à côté sur un écran la traduction en français. Elle avait une présence sobre et souple, soucieuse d’une seule chose, faire entendre sa voix, cette « voix-de-l’écrit » à la Christian Prigent qui se caractérise par l’absence de psychologie dans le ton et l’absence d’une posture d’orateur et aussi l’absence de spectaculaire comme il le précise dans son livre Compile (P.O.L, 2011). Autant d’absences ignorées par bon nombre de poètes et poétesses français de la génération de Chornohuz qui lisent leurs poèmes en public à la façon de comédiens ou d’auteurs de stand-up ou de One Man Show.
C’est que le dasein consiste aussi à être soi-même, sorte de « qui suis-je ? » cherchant sa place dans le monde, même à l’occasion d’une mise en scène minimale puisqu’on était quand même dans un théâtre. Certes, on y entendait la langue ukrainienne – une langue très éloignée du français par son rythme et ses accents toniques – mais la façon de lire de Chornohuz mettait en avant une parole impossible à chanter (au sens où le chant a toujours hanté la poésie) sauf à entonner ses vers libres c’est-à-dire d’interrompre son chant à peine commencé – « tant que je peux » – pour nous envoyer un signe :
je veux chanter, tant que je peux
la liberté
tout ce qui au cours de ces longues années de combat
semble
ne plus avoir
de pays
Aussi est-il à propos ici de comparer Chornohuz à une autre poète de sa génération, la poète américaine Amanda Gorman. En effet, on pourrait être tenté de penser que Chornohuz évoquant ses propres pleurs et ceux de ses frères et sœurs d’armes tout en maniant « drones » et « mitraillette » et compte tenu aussi de sa voix qui a une portée officielle, institutionnelle depuis que son livre a reçu en 2024 la plus haute récompense littéraire en Ukraine (le prix Taras Chevtchenko), qu’elle est la porte-parole de ses compatriotes. Il n’en est rien. Et l’on s’en rend compte quand elle écrit très pragmatiquement :
la voix ne s’éteint pas si elle sait vibrer
chaque femme abrite une combattante
Amanda Gorman, elle est connue mondialement pour avoir lu La colline que nous gravissons lors de l’investiture du président démocrate Joe Biden en 2021. Dans ce poème, elle fait l’apologie du courage et exalte le peuple américain à réaliser un monde meilleur. L’effort que requiert la montée de la « colline » est la métaphore d’un héroïsme nécessaire en réaction au saccage du Capitole, quelques semaines plus tôt par les partisans de Donald Trump voulant se venger de la non-élection de leur candidat républicain. Le livre de Gorman a toutes les caractéristiques d’une harangue :
Nous, les héritiers d’un pays et d’une époque
Où une fille noire et mince,
Descendante d’esclaves et élevée par une
Mère célibataire,
Peut rêver de devenir présidente,
Et se retrouver devant un président
À déclamer ses vers.
Gorman parle au nom du peuple américain comme si elle était une porte-parole, alors que Chornohuz parle en son nom propre et à ses risques et périls non pas seulement à cause de l’éventualité d’être la cible d’un soldat russe mais aussi parce qu’elle parle comme « un sosie » :
une vue du soleil depuis la terre
une étreinte qui vaut le soleil et le monde entier
qu’il est profond, ce trou dédoublé
dans lequel je suis un sosie dément
qui regarde vers l’est et vers les profondeurs
Avec l’idée de sosie dont on sait que c’est une personne qui a une ressemblance parfaite avec une autre se joue l’impact de la guerre sur son identité de femme. Un impact douloureux puisque ce sosie est qualifié de « dément » et fait même naître en elle l’idée de suicide :
sur cette rive du Don
je ne veux pas rentrer vivante
j’entends une voix aimée qui plane au-dessus du
fleuve :
« que vienne ma mort
revoyons-nous
au moins au ciel
si ce n’est sur la terre »
Certes cette voix qui attire Chornohuz vers la mort est celle de l’être aimé mais elle n’en apparaît pas moins comme une hallucination qui la met en danger. Heureusement une autre hallucination vient aussitôt contre-balancer celle-ci. Elle n’est pas auditive mais visuelle. Lui apparaît un jour la déesse grecque Aphrodite. Il y a beaucoup de références à la mythologie grecque dans son livre (cultes dionysiaques, Achille, les Rois mages, Ponce Pilate) mais Aphrodite qui est aussi le titre d’un de ses poèmes fonctionne comme une épiphanie et en cela donne à voir une réalité cachée proche de la grâce :
Je l’ai vue au bord de la mer,
la mer avait un
nom, même si elle est partout la même, comme la
passion.
On aurait pu s’attendre à ce que Chornohuz convoque Penthésilée, la chef des Amazones comme Liliane Giraudon dans son livre Polyphonie Penthésilée (P.O.L, 2021). Non, elle lui préfère la déesse de l’amour et de la beauté, laquelle – on a tendance à l’oublier – n’a rien de paisible. Dans l’Iliade d’Homère, c’est elle qui est la cause de la guerre, donnant Hélène à Pâris et aussi, Aphrodite a pour amant Arès, le dieu de la guerre et elle n’hésite pas à braver tous les dangers avec pugnacité.
Aussi le surgissement d’Aphrodite est l’occasion pour Chornohuz de faire preuve d’humour :
Aphrodite a enfermé son cœur dans un bocal et le
porte maintenant dans une pochette tactique,
contre la poitrine.
Les passants regardent dans son cœur à travers le
verre comme on regarde dans les yeux.
Il leur rappelle, songent-ils, la confiture de
cornouille préparée par une femme
morte l’année dernière.
On exhale de l’air chaud sur le bocal,
on le nettoie
On trouve surtout des cornouillers en Pologne et en Ukraine et leurs fruits sont de couleur rouge et ont une forme qui rappelle la cerise ou l’olive et dont le fruit est charnu avec beaucoup de pulpe. Et il se prête bien à l’évocation du cœur comme organe de chair. Et aussi la « pochette tactique » désigne un petit sac de couleur camouflage que l’on attache à son équipement pour y mettre des chargeurs, des grenades. Alors, les deux réunis font un mélange détonnant à la fois tendre et terrifiant. Ce qu’elle résume un peu plus loin dans son poème par ces mots : « Le cœur d’Aphrodite, ce cœur de cornouille dans le bocal, / qu’il est sinistre et limpide. »
L’expérience poétique de Chornohuz est une expérience de la vérité et surtout de ce que vaut la vérité dans la poésie aujourd’hui hors des frontières.
Pour conclure, il me semble que l’expérience poétique de Chornohuz va au-delà de sa vie de combattante et c’est en cela que C’est ainsi que nous demeurons libres est un livre important. Elle nous invite certes à écouter l’horreur qui se déroule en Ukraine pour nous alerter et aussi pour qu’on ait de la sympathie à l’égard de celles et ceux qui meurent dans ce conflit meurtrier mais ceci sans nous surplomber avec je ne sais quel esprit de vigilance. L’expérience poétique de Chornohuz est une expérience de la vérité et surtout de ce que vaut la vérité dans la poésie aujourd’hui hors des frontières. Elle vaut peut-être comme ce qu’il nous reste de noblesse c’est-à-dire du pouvoir que l’on a de prendre nos distances même dans les pires situations pour la simple raison qu’on aspire toujours à quelque chose de plus grand que nous que la poésie rend réalisable :
la vérité recherchée depuis si longtemps se lève à l’est
en Ma langue.
peu importe si chaque mois sept de nos vies
se terminent au nom de l’amour
pourvu que ne se termine pas la vie
de la fille de Pivnitchné
Se sacrifier ? Non, Chornohuz dit seulement dans la strophe de ce poème qui termine son livre que la vie d’une petite fille vaut en tant que telle. Irréductiblement.
Cette noblesse tient aussi à une disproportion dans la nature du poème. Exécuter un poème nécessite 1°) peu de moyens mais 2°) produit un effet maximum.
1°) Peu de moyens comme l’a bien analysé Howard S. Becker dans Les Mondes de l’art. Pour lui, il suffit d’avoir « un stylo et du papier, voire simplement une bonne mémoire dans le cas limite des œuvres transmises oralement » pour composer un poème. Et en cela, on se représente très bien Chornohuz en train d’écrire dans la « zone à l’abri des mitrailleuses » dit-elle non sans ajouter : « peuplée de fourmis et les squelettes de chiens » ou bien dans des stations-service dont les magasins après avoir été pillés deviennent des lieux déserts où elle peut s’abriter :
chaque mois à la station-service
je commence à vivre
un peu plus que d’habitude
avec celui qui n’est plus là
comme si j’étais une petite ligne prosaïque
d’un poème imparfait
2°) Concernant l’effet maximum, comme dans tout bon livre de poésie, il y a un art poétique et celui de Chornohuz est aussi clair que conséquent. Elle l’évoque d’un nom qui donne aussi son titre à un de ses poèmes, le « baroque nu ». En le lisant, on comprend pourquoi sa langue se joue des ellipses et des déviations sans jamais perdre son rythme. Tant d’élan pour répondre à l’inconstance d’un monde en guerre, tant de détails et d’effets pour éviter de tomber dans le piège d’une poésie sentencieuse emphatique et précieuse.
le baroque nu a d’abord cassé les murs, puis s’est
enfui dans la forêt
après, il s’est mis à déterrer le cœur de la forêt
qui, depuis mille révolutions terrestres, raconte aux
fouilleurs une seule vérité
ici, ici, ici
il y a tant de tension, tant de douleur, tant de pertes,
Dans ce baroque on reconnaît le ton de l’Emily Dickinson qu’on réduit trop souvent à une mystique alors qu’elle était avant tout contemporaine de la guerre de Sécession américaine et que si ses poèmes sont hantés par la mort subite, c’est en résonance avec ce conflit sanglant qui dura de 1861 à 1865, période où elle écrivit beaucoup. On reconnaît aussi le ton de Sylvia Plath autopsiant la société et la famille en les passant au crible des résidus de la deuxième guerre mondiale, résidus principalement de l’Allemagne nazie. Et l’on pense aussi à Guillaume Apollinaire dont Chornohuz a dit lors de la soirée au Théâtre de la Ville qu’il était un de ses poètes préférés et dont elle nous a lu en français le poème « Ombre » extrait de Calligrammes, son livre composé de poèmes écrits pour la plupart alors qu’il était soldat, sur le front pendant la première guerre mondiale.
Quant à l’adjectif « nu » qui accompagne ce baroque, on a assez entendu assez de pleurs dans les extraits de ses poèmes pour savoir ce que ça signifie ici. Ou pour parler comme elle « ici, ici, ici », allégorie en forme de ritournelle du dasein irréductible à toute poésie à venir. Une poésie qui serait sans aucun doute formidable dans les deux sens du terme. Premier sens : fascinante et émouvante, deuxième sens : troublante et effrayante.
Yarina Chornohuz, C’est ainsi que nous demeurons libres, traduit de l’ukrainien par Ella Yevtouchenko et Frédéric Martin, Le Tripode, septembre 2025.
Article publié le 28 janvier 2026.
- Partager :
- copier le lien
- sur bluesky
- sur Facebook
- sur Linkedin
- par Email
Auteur·e·s
