Nouvelle
Et Dieu appellera une femme
Des moments volés dans une ville en guerre. Bien sûr la mort est la plus forte. Mais l’écrivain et chanteur de rock ukrainien Serhiy Jadan dessine et écrit ses « nouvelles de Kharkiv » avec liberté et sans pathos. Le recueil Personne ne demandera rien a paru aux Éditions Noir sur Blanc, dans la traduction de Iryna Dmytrychyn.
« Queens of Joy : unies pour la liberté » d'Olga Gibelinda, 2025. Diffusé sur arte.tv, « Génération Ukraine ».
Le printemps est en avance, chaud. Comme si de rien n’était.
Nous nous tenons sous le grand ciel de banlieue, nous nous taisons, nous écoutons le silence. Le calme, comme dans une maison abandonnée par une grande famille qui se déchirait. C’est dimanche, c’est le matin ; dans les rues, derrière la clôture, il n’y a personne. Les rails du tram sont rouillés après l’hiver. Les trams ne circulent plus depuis fin février. Les oiseaux percent le ciel, tombent comme les pommes d’une poche, remarquent notre compagnie silencieuse, remontent prudemment, volent vers la rivière. Nous attendons, nous nous réchauffons, nous pensons que les oiseaux sont de retour, le printemps arrive, cette étrange vie continue, nous entraîne comme le courant emporte les chaussures des noyés. C’est précisément ces jours, quand le temps se fige tel un rayon de soleil sur la lame d’un couteau, qu’un seul mouvement imprudent, un coup maladroit, et la lumière se déplacera, et avec elle, la ville entière, ses collines, ses rues et ses oiseaux, et plus rien n’arrêtera l’avancée de ses masses d’air chaud, le déplacement des nuages brûlants, du brasier du soleil. Mais pour l’instant règne cette brève période d’équilibre, à peine perceptible, quand l’hiver s’éloigne comme un chien confiant, à la distance d’une main tendue, attend qu’on l’appelle. Le vent se lève, il fait vraiment chaud, tout le monde offre son visage au soleil : il fait bon sous ses rayons, on a envie de rester ainsi sans bouger. Rester et sentir passer la vie, impitoyablement et doucement. Mais on nous appelle. Nous nous retournons, éteignons nos portables et entrons dans l’église.
L’église est pleine à craquer, l’intérieur sent les vêtements réchauffés près du feu et les hommes qui ont passé un long moment sur la route. Beaucoup se sont en effet garés directement dans cette cour d’église, craignant d’être en retard, après avoir avalé des kilomètres toute la nuit sur les routes défoncées. Les hommes, essentiellement des militaires, s’agglutinent timidement près de la sortie, à tout hasard, comme des écoliers qui ont oublié de faire leurs devoirs et qui espèrent maintenant que le professeur ne les remarquera pas. La plupart ne savent pas comment se comporter dans une église, et se montrent polis, on ne sait jamais. Il n’y a pas beaucoup de femmes, elles s’avancent vers le fond, plus proches du prêtre. Je remarque tout de suite Dina : regardez, dis-je aux miens, Dina a réussi à venir. On l’a amenée pendant la nuit, répond quelqu’un, elle n’a pas pris le petit. Dina se tient au milieu des femmes qui l’entourent, comme si elles voulaient la protéger, elles lui murmurent quelque chose, lui passent des objets, la touchent, l’enlacent. Le prêtre se tient au milieu de l’église, observe la foule silencieuse et humide, scrute attentivement, comme s’il voulait comprendre qui était le chef. En fin de compte, il se tourne vers Dina, s’approche d’elle, lui chuchote quelques mots avec confiance et conviction. Dina acquiesce. Que lui reste-t-il ?
Le prêtre est desséché, avec des lunettes qui font croire qu’il appartient à l’intelligentsia. Quand il cite les Écritures, on dirait que les citations sont de lui. Il ne sait pas très bien non plus comment se comporter avec les militaires dont les chaussures sont encore maculées de sang. Il tourne autour d’eux, explique, comme à des enfants dans un musée, ce qu’on peut toucher et ce qu’on ne peut pas. De temps à autre, il regarde en arrière, vers le cercueil, vers le défunt.
Tout le monde regarde le défunt, comme s’ils voulaient s’assurer que c’était bien lui. Celui qui ne l’a pas vu depuis longtemps pourrait ne pas le reconnaître. Le visage est cireux, les traits sont flous. Comme si une main négligente avait touché son visage. Les cheveux sont coiffés en arrière, les rides sont couvertes de maquillage. Les mains sur la poitrine sont lourdes, noires. Il y a une trace d’alliance sur un doigt mort.
Les hommes le regardent comme avant, de manière interrogative : ils se sentent toujours sous son autorité, le traitent comme leur commandant. Les femmes le regardent avec pitié, autrement dit, comme un mort. Tout le monde se salue, bien que tout le monde ne se connaisse pas. La mort réunit, elle est comme un tram, peu importe comment on s’y est retrouvé, l’essentiel est de savoir où on doit descendre.
Je pense dans un premier temps aller devant, plus près de Dina, saluer mes connaissances, mais je m’arrête : que faire parmi les femmes, que leur dire ? Du reste, ici il convient de se taire, se taire et écouter. Tout le monde le fait : ils se taisent et écoutent, pendant que le prêtre distribue les bougies, les place entre les doigts de l’homme qui refusent d’obéir, comme s’il les enfonçait entre les branches d’un arbre, puis il se met à chanter, et tout le monde écoute et se tait. Regarde tout autour à la recherche de connaissances. Et après avoir reconnu quelqu’un, chacun fait un signe de tête, se concentrant de nouveau sur la voix du prêtre.
Personne n’écoute vraiment les mots. Quelque chose sur la miséricorde et la mémoire, quelque chose comme ça : la miséricorde et la mémoire. C’est ce qu’il essaie de rendre audible, d’expliquer. Pour que nous comprenions, pour que tout cela ait un sens. Sa voix est basse, elle devient toute petite face à cette mort, elle se perd. La mort est véritablement grande, elle projette une ombre lourde et froide, recouvre tout d’obscurité et d’humidité. Et chacun se dresse, regarde le visage jaune du mort, respire l’air où la cire fondue sent les manteaux militaires humides, pense au soleil dans la cour, derrière le mur, à l’herbe sèche, aux rails du tram vides, réfléchit et ne comprend rien au sujet de la miséricorde ni de la mémoire.
Le prêtre s’aperçoit que personne ne le comprend. Mais il faut parler : la présence de la mort prévoit que quelque chose d’important soit exprimé, quelque chose d’évident, quelque chose qui permettra de laisser partir le défunt, avec ses mains lourdes, ses côtes brisées par les balles, cachées sous le linceul blanc. Le prêtre regarde autour de lui et son discours devient plus confiant, interrogateur, s’adressant essentiellement aux femmes qui se tiennent près du cercueil, comme si elles avaient peur pour lui, comme si elles devaient se disputer pour lui, comme si elles avaient l’intention de l’emporter, avec l’homme mort sous son linceul blanc.
Je remarque que Dina a changé depuis deux mois, quand je l’ai vue la dernière fois. Comme si une ombre était descendue sur elle. Et la carnation de sa peau, mate, précieuse, a soudain perdu de sa densité, se fondant dans le crépuscule ambiant. Du reste, sa robe sombre lui va très bien, son manteau léger, même ses lunettes, derrière lesquelles elle pourrait cacher ses larmes. Grande, réservée, fâchée contre la vie, en présence de la mort elle devient encore plus convaincante. Elle se tient près du cercueil, du côté où il y avait l’alliance sur la main morte. Elle se dresse comme pour rappeler à tout le monde qu’elle a le droit d’être là où elle est. Personne ne conteste. Tout le monde compatit.
Et voilà que le prêtre se met à parler surtout pour elle, Dina, comme s’il comprenait qui dans l’assistance avait le plus besoin de ses paroles, de ses chants. Dina regarde le prêtre, acceptant tout et ne reniant rien : d’accord pour la miséricorde, d’accord pour la miséricorde et la mémoire, dites tout ce qu’il convient en pareilles circonstances. Le prêtre parle et se tient, petit et intrépide, entre cette femme silencieuse et la grande mort, suspendue en l’air, qui pèse, respire lourdement, comme un animal qui a suivi longtemps une victime blessée.
Puis elle enlève ses lunettes et regarde droit devant elle, de ce regard sec de charbon que personne n’est capable de soutenir, et je remarque que toutes les femmes pleurent, elles pleurent en regardant le mort. Seule Dina ne pleure pas, elle regarde et ne pleure pas. Et cela rend la situation réellement insupportable, on a envie de sortir dans la rue, sous le soleil, on a envie de respirer et de parler. Je remarque aussi que Dina ne regarde pas le défunt, pas son visage jaunâtre, elle regarde de côté, au-delà de la mort, où dans un recoin, un peu à part, se tient perdue une autre femme, maigre, aux cheveux blonds coupés court. Je la reconnais aussi : Anna. Nous ne nous connaissions pas bien, mais ces derniers mois, depuis février, je l’ai vue plusieurs fois. Elle porte une veste militaire, elle n’est pas maquillée. Elle se tient là et regarde Dina, tout comme elle, droit dans les yeux, sans détourner le regard, et brûle tout de ses yeux verts. Et personne ne semble le remarquer ; ne remarque pas comment elles se regardent l’une l’autre, comment elles regardent tout autour, comment autour d’elles s’épaissit l’obscurité.
Presque semblables par leur immobilité, leur blessure, leur désespoir. Et en même temps, très différentes. Dina regarde la mort comme il se doit, unique héritière, avec dignité et dédain, et sa blessure embrasse toutes ces années, qui sont restées derrière et qu’elle considère comme sa propriété, que nul ne peut lui prendre, puisque c’est son passé, avec ses trahisons et ses secrets, ses renoncements et sa malédiction ; et maintenant, elle va les emmener loin d’ici, avec ce cercueil, et toute l’histoire de sa vie avec le défunt qui a duré dix (dix !) ans s’achèvera, et il n’y aura plus rien, excepté l’ombre de la mort, seulement la miséricorde et la mémoire, seulement deux alliances au doigt, la sienne et celle du défunt.
Alors qu’Anna regarde tout cela et étouffe son propre désespoir, et essaie de s’accrocher dans ces ténèbres au moins à quelque chose, à son droit d’aimer, d’être ensemble, de ne pas avoir honte pour ce bref rapprochement des derniers mois, si court mais si intense, si profond. Et elle se dit qu’on lui enlève tout ce qui la faisait vivre, on le lui prend parce qu’elle n’avait pas le moindre droit à tout cela, ni à la vie, ni à la mort, ni à la miséricorde, ni à la mémoire. Car même son souvenir sera, pour le temps qu’il reste, caché aux autres : à l’épouse endeuillée de cet homme mort, à ses amis qui ne sont pas devenus ses amis, à ces femmes dont elle ne connaît pas les noms et qu’elle n’a d’ailleurs aucune envie de connaître.
Elles se tiennent debout, se reconnaissant l’une l’autre, se taisent, ne se parlent pas. Elles attendent le moment d’emporter le mort. Mais seule Dina sait que c’est elle qui l’emportera. Anna aussi en est consciente. Elle l’a toujours été.
Le prêtre, finalement, se tait, donne des ordres aux hommes. Tout le monde sort dans la cour, à l’air frais. Tout le monde prend son portable, vérifie les appels. Dina et Anna s’éloignent de la foule, chacune de son côté, sortent aussi leurs téléphones. Dina a deux dizaines de messages, essentiellement des amis communs, qui présentent leurs condoléances, témoignent de leur soutien, un appel du fils, un appel du commandement. Anna n’a qu’un appel, celui de sa maman, qui lui demande de payer son abonnement téléphonique.
Serhiy Jadan, Personne ne demandera rien. Nouvelles de Kharkiv, avec des dessins de l’auteur, traduit de l’ukrainien par Iryna Dmytrychyn, © Éditions Noir sur Blanc, 5 février 2026
Nouvelle publiée le 28 janvier 2026
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