Construire la mémoire en temps de guerre

La guerre et les pratiques mémorielles citoyennes

Alexandra Goujon
Politiste
Il faut imaginer un pays où chaque bombardement d’habitation suscite une mémorialisation immédiate et spontanée : on vient y déposer fleurs, bougies, textes, photos ou jouets. Les soldats morts sont rappelés dans l’espace public : noms de rue, plaques commémoratives, allées du souvenir dans les centres-villes… Ces pratiques sont source de socialisation et de solidarité, dans l’urgence et l’effervescence mémorielle.

« Enfermés par les Russes, Yahidne 2022 », Roman Blazhan, © MykhailoVolkov-Elda productions. Diffusé sur arte.tv, « Génération Ukraine ».
« Enfermés par les Russes, Yahidne 2022 », Roman Blazhan, © MykhailoVolkov-Elda productions. Diffusé sur arte.tv, « Génération Ukraine ».

Depuis l’invasion russe à grande échelle, les Ukrainiens sont engagés dans une résistance nationale, civile et militaire, de grande envergure. Ils subissent de nombreuses exactions et des bombardements quotidiens qui touchent non seulement des lieux d’habitation mais aussi des lieux culturels. La désoccupation de la région de Kiev fin mars 2022 a permis de montrer que l’invasion russe n’était pas qu’une question territoriale ou politique mais aussi et surtout une question humaine et identitaire avec pour objectif de faire disparaître l’identité ukrainienne et celles et ceux qui s’en réclament. Le massacre de Boutcha révèle la cruauté de l’agression russe aux Ukrainiens et au reste du monde lorsque quelques centaines de corps de civils arbitrairement exécutés par des soldats russes sont découverts, le 31 mars 2022, dans différents endroits de cette localité de la banlieue de Kiev.

Depuis, la date est annuellement commémorée dans le pays et dans la ville où un hommage aux victimes est rendu près du mémorial inauguré en 2023. Ce dernier est composé de six grandes stèles cubiques en métal gris dont chacune comporte plusieurs dizaines de plaques sur lesquelles sont gravés les noms des victimes identifiées. D’autres événements vont également faire l’objet de commémorations comme le 16 mars, date de la destruction du théâtre dramatique de Marioupol par un bombardement russe en 2022, ou le 28 juillet, jour du bombardement de la prison d’Olenivka, dans le Donbass occupé, au cours duquel périssent plus d’une cinquantaine de prisonniers de guerre ukrainiens.

Le calendrier officiel des fêtes nationales n’a pourtant pas été modifié depuis 2022 parce que trop de dates pourraient y être intégrées : la poursuite de la guerre fait quotidiennement de nouvelles victimes et produit des événements tragiques. Après 2014, l’hommage aux soldats morts au combat prend forme avec l’instauration du 29 août comme journée du souvenir des défenseurs de l’Ukraine, en référence à une des batailles les plus sanglantes de la guerre dans le Donbass. Cet hommage se réalise près des mémoriaux créés à cet effet comme l’enceinte du monastère Saint-Michel à Kiev qu’on appelle le Mur du souvenir et sur lequel sont affichés les portraits des soldats tombés au combat. Issu d’une initiative citoyenne, ce mur est désormais rempli de photos, juxtaposées de manière compacte, et sert de lieux de recueillement aux proches mais aussi aux délégations officielles en visite dans la capitale. Un champ de drapeaux en l’honneur des soldats tués a également vu le jour sur la place de l’Indépendance, connue sous le nom de Maïdan, et ne cesse de s’étaler depuis sa création au début de l’invasion.

La mémoire des héros de guerre convoque une diversité de dispositifs largement présents dans l’espace public comme les noms de rue, les plaques commémoratives, les peintures murales mais aussi les allées du souvenir qui se sont développées dans les centres-villes et qui sont comme des répliques des carrés militaires situés dans les cimetières aux abords des villes. Ces allées sont de nature différente (bannières plastifiées, structures métalliques polygonales…) mais présentent toutes des portraits de soldats de tailles variables. À l’instar de la plupart des autres mémoriaux, elles sont considérées comme temporaires, telle la guerre elle-même, mais elles s’installent dans l’espace public à mesure que la guerre dure.

Les carrés militaires d’où l’on voit flotter les multiples drapeaux jaune et bleu hissés près de chaque tombe sont devenus des lieux de socialisation : les proches des soldats morts y tissent de nouveaux liens de sociabilité et de solidarité qui dépendent de la régularité de leur fréquentation des cimetières ou de leur engagement dans les projets liés à leurs aménagements architecturaux. Les associations de femmes et mères de soldats se sont multipliées depuis 2022 et sont les principales interlocutrices des autorités locales sur les questions mémorielles.

Les funérailles militaires, dont le rituel a été réformé en 2021, se sont intensifiées après 2022. Elles se traduisent par des marches funèbres qui invitent les passants à se recueillir. C’est parfois l’intégralité d’une communauté villageoise qui est présente. Beaucoup posent un genou à terre et s’inclinent devant le passage du cercueil. Certains posent une main sur leur cœur alors qu’une musique funèbre est parfois diffusée par des haut-parleurs ou jouée par un orchestre militaire, telle que « Un caneton nage sur la Tysyna » (Plyve katcha po Tysyni), chanson diffusée pour la première fois sur Maïdan en 2014 en hommage aux manifestants tués à la fin de la Révolution de la Dignité (2013-2014) alors que les cercueils étaient présentés à la foule.

La guerre produit une effervescence mémorielle qui concerne la guerre elle-même mais également l’ensemble du passé national qui est revisité à l’aune du présent du conflit contemporain.

La mémoire des victimes civiles est également honorée in situ lorsque les lieux sont sous administration ukrainienne et concernent un événement particulièrement meurtrier comme à Boutcha. Chaque bombardement d’habitation suscite une mémorialisation immédiate et spontanée : les proches et les voisins viennent y déposer fleurs, bougies, textes, photos ou jouets. Ces installations restent parfois plusieurs semaines. L’hommage aux victimes est également très présent sur Internet et les réseaux sociaux, que ce soit de manière collective (sites numériques commémoratifs) ou individuelle (diffusion de photos ou de vidéos des proches sur le web).

« Marioupol, trois femmes et une guerre »,  Svitlana Lishchynska, 2024, © Albatros Communicos Filmproduction. Diffusé sur arte.rtv, « Génération Ukraine ».
« Marioupol, trois femmes et une guerre », Svitlana Lishchynska, 2024, © Albatros Communicos Filmproduction. Diffusé sur arte.rtv, « Génération Ukraine ».

La guerre russo-ukrainienne fait également l’objet d’une patrimonialisation notamment dans les musées d’histoire. C’est notamment le cas du Musée de l’histoire de l’Ukraine pendant la Seconde Guerre mondiale situé à Kiev et inauguré en 1974 avant que ne soit construit tout autour un large complexe mémoriel. Des expositions concernant la guerre dans le Donbass y sont présentées avant que ne se multiplient celles sur la phase à grande échelle, qu’elles soient dédiées à la bataille de Kiev en février-mars 2022 ou à la longue bataille de Bakhmout dans l’Est du pays. On retrouve également des expositions dans différents musées de la capitale (musée d’histoire militaire, musée d’histoire de l’Ukraine, musée d’histoire de la ville de Kiev) mais également dans les musées d’histoire locale qui existent dans toutes les villes et qui font l’objet de visites scolaires régulières. Les musées présentent de multiples artefacts (équipements militaires, effets personnels de soldats) collectés auprès des brigades ou lors d’expéditions. Ils ont également une fonction commémorative notamment lors de soirées dédiées aux soldats tués, ce qui est caractéristique des musées-mémoriaux qu’on retrouve au niveau international à propos d’autres guerres ou événements tragiques.

La guerre produit une effervescence mémorielle qui concerne la guerre elle-même (war memorialization) mais également l’ensemble du passé national (wartime memorialization) qui est revisité à l’aune du présent du conflit contemporain. Ce travail sur le passé commence dès la fin de l’URSS avec une mise en mémoire de la famine de 1932-1933 jusque-là absente du débat public et qui va trouver une accélération après la « révolution orange » de 2004. Le conflit dans le Donbass génère également une première phase de dé-commémoration avec la décommunisation qui commence par des actions citoyennes de déboulonnage des statues de Lénine avant de faire l’objet d’une législation qui concerne l’ensemble des dignitaires communistes. Le même phénomène se retrouve après 2022 avec le démontage de statues de Pouchkine qui précède une loi sur la décolonisation, laquelle vise à éliminer les mentions dans l’espace public aux figures défendant la cause impériale russe.

Cette dé-commémoration est liée à l’omniprésence de personnalités russes supposées appartenir à une culture supérieure à la culture ukrainienne. C’est donc également la mise en visibilité de cette dernière qui est au cœur des processus mémoriels en temps de guerre et qui entraîne de nombreux événements en l’honneur d’artistes ou d’écrivains ukrainiens, plus ou moins oubliés, plus ou moins réprimés, comme Vasyl Stus (1938-1985), poète du Donbass mort dans un camp de travail en Russie, auquel est consacrée une première grande exposition à l’hiver 2025-2026 dans la capitale et dont un recueil de poèmes vient de paraître en France[1].

L’intense activité commémorative contribue à la formation d’un réseau d’experts sur les questions mémorielles. Si l’Institut ukrainien de la mémoire nationale, créé en 2006, est longtemps resté l’organisme public le plus en vue et le plus dynamique sur ces questions, d’autres acteurs investissent le domaine depuis 2022 ; ils se mêlent au développement des pratiques citoyennes tout en répondant à une demande politique et sociale d’expertise grandissante. On peut citer la « Plateforme du souvenir Memorial » créée en 2022 pour rendre hommage aux victimes de guerre sur Internet et sur les réseaux sociaux tout en réalisant de courts films sur les combattants.

L’organisation Past/Future/Art créée en 2019 est une plateforme dédiée à la culture de la mémoire qui a notamment fabriqué un glossaire numérique sur le sujet et lancé un laboratoire des pratiques de mémorialisation autour de projets pédagogiques et artistiques. Quant à l’association « Honore ! » (Vchanouï !), elle s’est concentrée sur l’organisation, dans différentes villes, d’actions de rue pour stopper la circulation et faire ainsi respecter une minute de silence quotidienne à 9 h en hommage aux soldats. Elle a contribué à institutionnaliser une pratique qu’une loi adoptée en 2026 cherche à garantir en enjoignant les municipalités à prendre des mesures à cet effet. En 2023, c’est un master d’études mémorielles et d’histoire publique qui est créé à l’université Kyiv School of Economics sous la direction d’Anton Liagusha. L’ensemble de ces acteurs participe à la construction de ce qu’ils appellent un nouveau langage mémoriel que la guerre a impulsé.

Les activités mémorielles contribuent à la construction de la nation qui s’est accélérée en Ukraine du fait de la guerre. Elles favorisent la création d’une communauté nationale dont les membres participent, ensemble et en différents lieux du territoire, à des pratiques commémoratives qui se routinisent à mesure que la guerre dure et qui se combinent avec des activités de mise en visibilité de figures culturelles ukrainiennes. La guerre crée des souvenirs communs et partagés qui s’adossent à un passé national revisité et qui concourent à consolider une identité nationale qui se construit dans la solidarité mais aussi le deuil.

Notes

[1] Vasyl Stus, Palimpsestes. Poésie et lettres du goulag, Éditions Noir sur Blanc, 2026.

Auteur·e·s

  • Alexandra Goujon
    Politiste

    Alexandra Goujon est maîtresse de conférences en science politique à l’université de Bourgogne et enseignante à Sciences Po Paris. Ses recherches portent principalement sur l’Ukraine et la Biélorussie. Elle est l’autrice de L’Ukraine : de l’indépendance à la guerre (Le Cavalier Bleu, 2021).

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