travail et ia

Pour un débat sur les effets des technologies sur les transformations du travail

Malo Mofakhami
Économiste
L’intelligence artificielle va-t-elle faire de nous des travailleurs sans travail ? En réalité, les technologies remplacent rarement des métiers entiers ; elles automatisent certaines tâches tout en en générant de nouvelles. On observe également que, dans un contexte d’automatisation du travail, même les tâches qui ne peuvent pas être automatisées sont rendues plus standardisées : les technologies ne rendent donc pas forcément le travail moins pénible.

Les récentes avancées spectaculaires de l’intelligence artificielle dite « générative » (IAG) dans le domaine du langage ont relancé un débat économique ancien : la possibilité du remplacement du travail humain par des machines. Cette question fait l’objet d’un débat animé, où s’affrontent deux points de vue diamétralement opposés. D’un côté, on redoute une vague massive de chômage due aux progrès technologiques, ainsi que des conséquences économiques catastrophiques. De l’autre, on espère voir disparaître l’aliénation liée au travail, grâce à ces mêmes avancées.

Ces deux visions ne sont pas nouvelles. Depuis l’industrialisation, de nombreux économistes se sont interrogés sur les effets du remplacement du travail par les machines. L’histoire économique regorge d’épisodes illustrant ce phénomène, comme les luttes des luddites face aux métiers à tisser. Les économistes et sociologues de chaque époque ont su analyser les dynamiques en cours, mais ont souvent échoué à prévoir l’évolution de la relation entre travail et technologie. Les craintes récurrentes de la « fin du travail » se sont ainsi révélées infondées, en raison notamment de la difficulté à anticiper l’avenir des technologies.

Le mécanisme de déversement : une réalité empirique qui modère le chômage technologique

Les économistes classiques – tels qu’Adam Smith ou Karl Marx – ont mis en évidence l’importance du capital et de la division du travail, des analyses restées plus pertinentes que leurs anticipations sur la productivité future. Keynes, dans les années 1930, prévoyait une réduction massive du temps de travail pour la fin du XXe siècle ; cette prédiction ne s’est réalisée qu’à la marge. Schumpeter, avec son concept de « destruction créatrice », a sans doute fourni la vision la plus féconde pour comprendre les dynamiques observées depuis la première industrialisation.

L’histoire économique empirique illustre des mécanismes de déversement entre secteurs et entre entreprises. Les gains de productivité réalisés dans un secteur se traduisent par une réallocation du travail vers d’autres activités, via la hausse des revenus ou la baisse des prix qui stimule la demande. Ainsi, les rendements agricoles accrus ont réduit l’emploi dans ce secteur, mais favorisé l’essor de l’industrie, puis les gains industriels ont alimenté la croissance des services.

Il ne s’agit pas de nier le chômage technologique, qui existe bel et bien de manière transitoire et localisée. Mais, dans une économie de marché libéralisée, ses effets tendent à être compensés par l’émergence de nouvelles consommations. Le véritable défi réside alors dans la capacité des économies à accompagner ces transitions, par l’adaptation des qualifications, la mobilité des travailleurs et le partage équitable des gains de productivité.

Pour un débat sur les effets des technologies sur les transformations du travail de Malo Mofakhami
Transporteurs de verre dans une usine de Firozabad. © Arnaud Kaba, 2021

Technologie numérique et IAG : un cas inédit ?

Aujourd’hui, avec le développement des technologies numériques et des outils d’IAG, la question du chômage technologique de masse se pose à nouveau et nourrit de nombreuses craintes et fantasmes. Assiste-t-on désormais à un véritable risque de disparition du travail ? Comme l’histoire économique nous l’enseigne, il est très difficile de prédire l’évolution des capacités technologiques, mais plusieurs travaux économiques récents nous invitent à relativiser ce risque. En 2017, Frey et Osborne ont réalisé une étude inédite sur la probabilité d’automatisation des métiers aux États-Unis, du fait des futurs outils robotiques et numériques. Ils ont conclu que plus de 40 % des métiers étaient à risque d’automatisation et de disparition dans les dix à vingt prochaines années. Aujourd’hui, presque dix ans après, aucun de ces métiers n’a disparu dans les économies développées.

Les statistiques récentes sur les besoins de main-d’œuvre montrent que certains métiers identifiés dans l’étude comme fortement automatisables sont désormais « en tension » avec des risques de pénurie. Par exemple, les métiers de vente, de service dans l’hôtellerie et la restauration, de conduite de véhicules étaient considérés comme automatisables et sont pourtant fortement demandés. D’une certaine façon, cela traduit la manière dont les progrès récents de l’IAG masquent les avancées limitées, voire les échecs, dans d’autres domaines, tels que la conduite autonome ou la robotique en environnement ouvert.

Derrière les promesses technologiques, une productivité en berne

En outre, les économistes s’accordent sur l’existence d’un « paradoxe de la productivité » : malgré des investissements très importants dans les nouvelles technologies au sein des économies développées, les gains de productivité restent faibles et concentrés dans un nombre limité d’entreprises. Plusieurs explications sont avancées. Les plus convaincantes sont celles proposées par Daron Acemoglu, récent lauréat du prix Nobel d’économie. Selon lui, le faible impact de ces technologies sur la productivité tient à l’absence de réflexion approfondie sur leur articulation avec le travail. Leur efficacité dépend moins de leurs prouesses techniques que de leur intégration dans les organisations.

Daron Acemoglu anticipe ainsi des gains de productivité relativement modestes, de l’ordre de 0,66 % à 1,5 % du PIB sur les dix prochaines années. L’écart avec d’autres prévisions plus optimistes s’explique par une analyse fine de la complémentarité entre technologie et travail humain. En pratique, les technologies remplacent rarement des métiers entiers ; elles automatisent certaines tâches tout en en générant de nouvelles, ce qui limite leur potentiel de transformation radical. Par ailleurs, Daron Acemoglu souligne un phénomène d’adoption de « so-so technologies » : des technologies dont les effets réels sur la productivité sont en réalité très limités.

Au-delà de la disparition du travail, la question de la transformation du contenu du travail

L’enjeu des vagues technologiques numériques n’est donc pas tant d’annoncer la fin du travail ou des bouleversements massifs en matière de volume d’emploi, mais nécessite plutôt de concentrer l’analyse sur leurs effets concrets : reconfigurations des métiers, transformations des conditions de travail et nouvelles formes d’inégalités. Ces dynamiques, parfois moins visibles, peuvent néanmoins modifier en profondeur le contrat social du travail, en affectant le contenu du travail et son organisation. C’est sur cette question des « perdants et gagnants » en matière de conditions de travail que se joue aujourd’hui le débat, bien davantage que sur celle de la disparition du travail.

La littérature socio-économique s’accorde en réalité à montrer que la question de la disparition du travail cache des mécanismes de transformation bien réels, sans doute d’une ampleur plus importante. Autrement dit, les études récentes en économie proposent une analyse par les tâches qui permet de mieux saisir les effets des technologies sur l’emploi et le travail, qui avaient été négligés dans le passé. Les technologies ne remplacent pas des métiers ou des emplois, mais elles réorganisent la production. Cette réorganisation s’accompagne de la disparition, du transfert (entre humain et machine) et de la création de tâches.

Le modèle dit « des tâches » montre que l’adoption des technologies transforme le contenu du travail bien plus qu’elle ne détruit des emplois. Ainsi, les outils numériques aujourd’hui transforment, par exemple, les métiers de l’enseignement, de la vente, du transport (chauffeurs/livreurs) sans les faire disparaître. La question des effets de l’adoption des technologies sur le travail dépasse donc largement la question de la disparition ou non du travail, mais pose la question des effets sur les conditions de travail, sur la soutenabilité des modèles de production et, in fine, de la désirabilité des modèles de production.

Les technologies ne rendent pas nécessairement le travail moins pénible

Il est crucial de se pencher sérieusement sur l’impact des nouvelles technologies sur les conditions de travail et d’emploi. En effet, il est fréquemment affirmé qu’elles permettent de remplacer les tâches fastidieuses et répétitives par des tâches plus gratifiantes et stimulantes. Si cette idée largement répandue n’est pas dénuée de preuve scientifique, des travaux récents montrent que l’adoption des nouvelles technologies, loin de libérer les travailleurs des tâches pénibles, semble plutôt conduire à un accroissement des contraintes au travail.

Les technologies remplacent en effet des tâches répétitives et routinières, même les outils d’IA plus récents qui tendent à effectuer des tâches plus complexes, excellent en réalité sur les tâches les moins créatives (imitation, réplication, identification de problèmes connus et déjà éprouvés, etc.). Cependant, cette capacité à remplacer des tâches très standardisées implique que la complémentarité avec le travail humain soit fortement divisée et structurée. Si le travail humain n’est pas fortement codifié, il devient difficile de le déléguer aux outils numériques et technologiques. Ces outils remplacent les tâches routinières et répétitives, mais rendent également les tâches restantes plus procédurales et plus divisées.

L’effet des technologies adoptées depuis l’avènement des technologies numériques peut donc apparaître paradoxal : comment expliquer le remplacement des tâches répétitives et routinières et en même temps un accroissement de ces dernières dans le travail humain ? En réalité, cet apparent paradoxe n’en est pas un, il est le produit de deux dynamiques conjointes. Aux prémices de l’ère industrielle, les économistes avaient bien saisi les mécanismes à l’œuvre. Dans la métaphore de la manufacture d’épingle, Adam Smith n’identifie pas des gains de productivité liés à une technologie en soi, mais à une division du travail qui permet à la fois de spécialiser le travail dans des tâches plus simples et de les rendre complémentaires de machines plus performantes. Ainsi, l’histoire des technologies vise à réorganiser le travail pour rendre les capacités technologiques capables de remplacer des tâches humaines, mais aussi de rendre plus homogènes les tâches qui l’étaient le moins.

De cette façon, les tâches humaines remplacées par les technologies sont bien les plus routinières et standardisées, mais les tâches restantes qui le sont moins vont le devenir plus pour devenir complémentaires avec les outils techniques. Ce mécanisme est très bien décrit par Harry Braverman[1] dans ses travaux sur le procès de travail visant à simplifier le travail ou encore par Richard Edwards[2] et plus largement par une abondante littérature sur les routines organisationnelles[3]. Ces travaux montrent que si la simplification du travail vise des gains de productivité horaire, elle peut aussi être bénéfique à l’employeur sans gain de productivité du travail, en réduisant les coûts salariaux. Un travail plus standardisé avec moins de diversité de tâches et de compétences est réalisable par des individus moins qualifiés et avec moins d’expérience ; la capacité des entreprises à embaucher à un niveau de qualification plus faible est donc facilitée.

Ainsi, les gains peuvent se matérialiser à travers un pouvoir de négociation renforcé pour l’employeur et réduit pour l’employé. Dans ce cas de figure, l’intérêt de l’adoption des technologies n’est pas un gain de productivité (augmentation de la taille du gâteau), mais un gain à somme nulle avec un avantage pour l’employeur au détriment du travailleur dans une logique de déqualification. Ce phénomène a été très bien décrit dans les secteurs de la logistique, de l’industrie ou encore dans les services[4].

L’accélération numérique au-delà de l’industrie

À cela s’ajoute un développement très rapide des technologies numériques, à un rythme plus soutenu que les progrès réalisés dans les technologies mécaniques (telles que les robots). Ces innovations numériques donnent ainsi une coloration spécifique à l’évolution du contenu du travail. Ces technologies d’information sont particulièrement adaptées à la réorganisation des tâches dans les services et à travers les logiciels et systèmes de gestion. Dans les services et les métiers de bureau, à la standardisation accrue s’ajoute une flexibilisation spatiale et temporelle qui se traduit par moment par plus d’autonomie (pour les cadres notamment), mais aussi par une intensification du travail et des rythmes.

Dans d’autres secteurs, tels que la logistique et la livraison (opérateur dans les entrepôts ou chauffeur VTC), le contenu de travail humain est fortement automatisé, laissant à la machine la part la plus « cognitive » du travail (l’algorithme embarqué sur le téléphone ou le casque à commande vocale), tandis que le travailleur humain effectue la partie la plus mécanique et interactionnelle du travail, par exemple, déplacer des objets ou conduire dans un environnement mouvant. D’une certaine manière, les outils numériques sont de plus en plus adoptés pour réaliser des tâches de micro-management, des tâches décisionnelles au plus près du travail, participant d’autant plus à des logiques de déqualification et à l’avènement d’une forme de néo-taylorisme[5].

Une étude statistique de grande échelle confirme l’accroissement des contraintes au travail

Dans une étude récente et novatrice, menée en collaboration avec d’autres chercheurs (Marta Fana, Lucas Giangregorio et Davide Villani), nous avons voulu observer si ces mécanismes sont limités à certains métiers ou s’ils sont généralisables à l’ensemble de l’économie. Nous nous sommes efforcés, non pas de prédire l’avenir du travail, mais plutôt d’analyser les conséquences de la décennie écoulée en matière d’adoption technologique sur l’évolution des tâches au sein des métiers de l’économie française. En nous appuyant sur un panel de travailleurs suivis dans le cadre de l’enquête de référence sur les conditions de travail conduite par la Dares, nous avons étudié les effets des changements technologiques et organisationnels sur le contenu et l’organisation des tâches au travail.

Malgré la diversité des situations et des spécificités professionnelles, notre étude fait ressortir de grandes tendances qui confirment les résultats issus de la littérature socio-économique présentée plus avant. Le premier enseignement est la combinaison entre changement technique et changement organisationnel au sein des lieux de travail. Conformément au modèle des tâches, l’adoption d’une technologie s’accompagne très souvent d’une réorganisation du travail permettant une complémentarité différente entre technologie et travail humain.

Ensuite, l’analyse confirme très clairement la dynamique de standardisation de l’organisation du travail issue de ces changements. Les travailleurs confrontés aux changements organisationnels et techniques sont plus fortement contraints par les normes et les règles, mais aussi plus contraints par les exigences de production extérieures à l’entreprise (commande automatisée, etc.). Pour un grand nombre d’entre eux, les tâches sont également plus répétitives et s’inscrivent dans des objectifs chiffrés plus clairement établis. Notre étude montre que, loin de l’image du travailleur libéré des tâches pénibles, les dynamiques de transformation techniques et organisationnelles accroissent les contraintes et tendent même à rendre le contenu du travail plus homogène. Pour les plus qualifiés, aussi exposés à ces contraintes, nous observons néanmoins une hausse des tâches de management et de coordination modérant quelque peu l’image d’ensemble.

Production versus adoption : une distinction cruciale

Peut-on conclure que l’idée selon laquelle l’innovation et la technologie auraient des effets positifs sur le travail est fausse ? Comme souvent, c’est un peu plus compliqué et il est en réalité possible de réconcilier les travaux qui semblent montrer des effets positifs sur l’emploi et le travail avec ceux qui montrent une détérioration.

Pour cela, il faut revenir à une distinction fondamentale de Schumpeter entre innovation et diffusion d’innovation que l’on pourrait traduire en réalité entre production de nouvelles technologies et adoption de ces technologies. Les principaux travaux qui concluent à des effets positifs de l’innovation sur les conditions d’emploi et de travail se focalisent en réalité sur des travailleurs au sein d’entreprises innovantes dont le métier exige d’être plus créatif et qui engrangent de forts gains de croissance. Ces entreprises ont des emplois aux tâches moins standardisées et cherchent à stabiliser leur main-d’œuvre et le savoir-faire accumulé en partageant plus largement les gains de productivité. Cela conduit à des emplois plus stables, mieux rémunérés et avec des conditions de travail plus autonomes.

Ces effets positifs localisés sont réels, mais ne semblent pas généralisés à l’ensemble des entreprises qui adoptent plus largement des technologies plutôt que de les produire. Autrement dit, s’il y a bien des gagnants, il existe bien aussi des perdants, qui ne se limitent pas uniquement aux personnes qui perdent potentiellement leur emploi, mais à tous les travailleurs qui voient leur travail se dégrader et qui sont victimes d’une véritable perte de sens au travail liée à l’approfondissement de la division du travail[6].

Sortir d’une vision inéluctable du progrès technique

Ces travaux soulignent donc l’importance de poser la question des effets des innovations et des technologies sur l’emploi au-delà de la simple question de la destruction d’emploi, et de s’interroger sur les gagnants et les perdants en matière de conditions d’emploi et de travail. Les travaux en économie montrent que l’innovation n’est pas une dynamique inéluctable, mais bien un choix collectif. Le travail de Mariana Mazzucatto montre, par exemple, que les États sont à l’initiative des sentiers d’innovation[7].

Plus largement, la littérature économique s’accorde sur le fait que les innovations et leur adoption dépendent des systèmes institutionnels. Les réglementations, les subventions et les exigences, telles que les normes, conduisent à des trajectoires d’innovations différentes. Par exemple, la réglementation sur les données personnelles peut limiter certaines innovations, mais les marchés régulés avec des mécanismes de subvention ou d’incitation peuvent aussi favoriser l’adoption de certaines innovations, comme le montre le marché des véhicules électriques en Chine.

Enfin, il ne faut pas négliger aussi la question environnementale, les besoins en ressources qui découlent du transfert de certaines tâches humaines vers des machines n’ont fait que peu l’objet d’une analyse économique rigoureuse. C’est pourtant un sujet d’une grande importance. S’il convient de s’interroger sur les gains socio-économiques pour les employeurs et les employés de l’adoption des technologies, il ne faut pas négliger dans l’analyse les effets environnementaux du remplacement du travail humain par des technologies potentiellement très gourmandes en empreinte environnementale. Les calculs de gain de productivité de l’adoption d’une technologie à l’échelle d’une entreprise peuvent au niveau du pays ou dans le temps s’annuler avec les coûts environnementaux liés à l’usage de certaines ressources (non-renouvelables, pollution, etc.). Les débats actuels sur l’usage de certaines technologies dans le secteur agricole en sont un parfait exemple.

Du point de vue du choix collectif, il pourrait être acceptable d’adopter des technologies qui vont détériorer partiellement certaines dimensions des conditions de travail, comme cela a pu être observé dans les « trente glorieuses », si cela s’accompagne d’une compensation sur d’autres dimensions des conditions d’emploi et de travail, notamment par une meilleure répartition des gains de productivité (hausse des salaires, réduction du temps de travail, etc.), mais aussi d’une réduction des empreintes environnementales. Cependant, les économies développées ont aujourd’hui un faible taux de productivité, concentré dans certaines entreprises les plus performantes.

Il semble donc essentiel d’abandonner l’épouvantail de la disparition du travail tout en échappant à une vision inéluctable ou idyllique des technologies et de réfléchir collectivement aux trajectoires technologiques que nous voulons adopter. Le terme de régulation tant décrié dans le passé est en réalité au cœur des dynamiques d’innovation et de leur adoption ; il est donc nécessaire qu’il soit réhabilité. Autrement dit, le choix d’adopter une technologie dont les coûts sociaux (conditions de travail) et environnementaux (ressources et pollution) sont bien supérieurs aux gains de productivité doit être débattu.

Ces réflexions ne peuvent être laissées aux seules entreprises ou au marché, qui ne sont pas en mesure de prendre en compte tous les enjeux qui entourent les transformations technologiques. Lorsque Daron Acemoglu parle de « so-so technologies », il justifie leur adoption massive plus par effet de mode que par véritable calcul d’optimisation technologique. Il se pourrait que l’adoption de ces technologies se fasse dans une perspective de déqualification sans gain de productivité réel, ce qui pourrait se traduire là aussi par une hausse des inégalités.

Au regard des enjeux de réduction des inégalités, de soutenabilité au travail et environnementale, il apparaît aujourd’hui urgent d’organiser un débat collectif alliant dialogue social et débat démocratique sur le déploiement de ces technologies au travail.

Article publié le 11 mars 2026.

Publication originale dans le quotidien numérique AOC le 29 octobre 2025.

Notes

[1] Harry Braverman, « Labor and Monopoly Capital », Monthly Review, 26(3), 1974.

[2] Richard Edwards, « Contested Terrain: The Transformation of the Workplace in the Twentieth Century », Capital & Class, 5(2), 1981, p. 151‑155

[3] Richard R. Nelson, Sydney G. Winter, An Evolutionary Theory of Economic Change, Harvard University Press, 1982.

[4] Voir Juan Sebastián Carbonell, Le Futur du travail, Éditions Amsterdam, 2022 ; Jérôme Gautié, Karen Jaehrling, Coralie Perez, « Neo-Taylorism in the Digital Age : Workplace Transformations in French and German Retail Warehouses », Relations Industrielles/Industrial Relations, 75(4), 2020, p. 774‑795 ; ou Lucas Tranchant, « L’intérim de masse comme vecteur de disqualification professionnelle », Travail et Emploi, 2018 ; p. 155‑156.

[5] Ouvrage collectif, Que sait-on du travail ? Presses de Sciences Po, 2023.

[6] Thomas Coutrot, Coralie Perez, Redonner du sens au travail. Une aspiration révolutionnaire, Seuil, 2022

[7] Mariana Mazzucato, The Entrepreneurial State : Debunking Public vs. Private Sector Myths, Anthem Press, 2013.

Auteur·e·s

  • Malo Mofakhami
    Économiste

    Malo Mofakhami est chercheur en sciences économiques, maître de conférences à l’Université Sorbonne Paris Nord à l’Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux (Iris) et affilié au Centre d’étude de l’emploi et du travail (CEET) du CNAM. Il a soutenu sa thèse de doctorat en 2019 à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne sur les relations entre emploi et innovation. Ses travaux portent sur les transformations du travail, en particulier le rôle des nouvelles technologies et des transitions environnementales dans les mutations du travail et de l’emploi. Il est investi au sein de plusieurs projets de recherche portant sur l’étude de l’évolution des interactions santé-travail. Ses travaux s’inscrivent dans des projets interdisciplinaires (ANR – JobSustain, TeleGenre, ESQA, InnovCare, ETEWI, CoCoNut, ERC – QuInnE, Beyond 4.0) visant notamment à comprendre les nouvelles contraintes environnementales, technologiques et institutionnelles auxquelles fait face le travail. Il a participé à l’ouvrage collectif Que sait-on du travail (Presses de Sciences Po, 2023).

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