Sens du travail

Le sens du travail, point d’appui pour l’action collective ?

Thomas Coutrot, Alexis Cukier, Léonie Hemdat, Dominique Lhuilier
Économiste, Philosophe, Sociologue, Psychologue du travail
Avoir un travail accordé avec ses valeurs, qui fasse sens, est un enjeu ancien mais toujours brûlant. Dans l’expérience ordinaire du travail, le sens du travail se joue dans l’exercice concret de celui-ci. La discussion collective et démocratique autour de ces expériences peut redonner au travail une dimension politique, y compris à travers les conflits et non pas seulement comme une injonction managériale à l’accomplissement individuel.

Famille de clomateur.es de bracelets au travail. © Arnaud Kaba, 2022. Série photographique exposée dans le cadre du Printemps des Humanités.

En février 2026, plusieurs centaines d’ingénieur·es de Google et d’OpenAI ont signé une lettre ouverte appelant leurs entreprises à refuser certains usages militaires de l’intelligence artificielle, notamment la surveillance de masse et le développement d’armes autonomes. Quelques années plus tôt, des étudiant·es d’AgroParisTech, sur le campus de Saclay, appelaient leurs camarades à « bifurquer » et à ne pas mettre leurs compétences au service d’un modèle productif destructeur pour l’environnement. Ces deux gestes, situés de part et d’autre de l’Atlantique, ravivent une question ancienne mais toujours brûlante : celle du sens du travail. Ils en esquissent une définition particulière, celle d’une activité exercée en accord avec ses valeurs morales ou politiques.

Mais une telle conception est-elle accessible à toutes et tous, quelles que soient les conditions de travail, statuts d’emploi et classes sociales ? Le désir d’aligner son emploi sur ses convictions ne constituerait-t-il pas une prérogative bourgeoise ? Après tout, il s’agit ici d’ingénieur·es de la tech ou de diplômé·es de grandes écoles, doté·es de ressources sociales et culturelles reconnues, qui peuvent se permettre de refuser certains emplois ou de choisir de bifurquer. À première vue, la quête de sens au travail pourrait ainsi apparaître comme une préoccupation propre aux classes moyennes et supérieures en quête d’accomplissement personnel, plutôt que comme un levier de transformation collective des conditions, des moyens et des fins du travail.

Pourtant, dans l’expérience ordinaire du travail, le sens que les travailleurs et travailleuses occupant des positions sociales très diverses peuvent trouver à leurs activités ne se joue pas principalement dans la cohérence morale à l’échelle individuelle, mais d’abord dans l’exercice concret de leur travail réel, dans la coopération et dans l’exercice collectif du métier. C’est l’un des arguments transversaux qui ressort de l’ouvrage collectif Travailler fait-il toujours sens ?[1] : dans les enquêtes présentées, le sens du travail renvoie à la possibilité de bien faire son travail et de se sentir utile au sein d’un collectif de travail.

Pouvoir exercer son jugement professionnel, coopérer avec ses collègues, être reconnu pour la qualité de ce que l’on fait, contester des prescriptions qui heurtent la conception qu’on se fait de son travail et organiser l’enquête, la controverse ou le conflit autour du sens de son travail : voilà autant de conditions essentielles pour faire du bon boulot. C’est lorsque les conditions de ces activités et expériences se dégradent, sont empêchées ou dévalorisées que les travailleurs et travailleuses éprouvent le sentiment de perdre le sens de leur travail. Non pas parce qu’ils et elles chercheraient dans leur emploi un sens existentiel et absolu, mais parce qu’il leur devient impossible de faire leur travail d’une manière qui leur paraît juste.

Ces conditions de possibilité du « bon travail » et du « travail qui a du sens » (on parle beaucoup dans la littérature anglo-saxonne de « meaningful work ») sont elles-mêmes inégalement distribuées : elles varient selon les métiers, les positions hiérarchiques et les rapports sociaux de classe, de genre et de race.

Le livre collectif analyse plusieurs formes concrètes que peut prendre la question du sens du travail. En voici quelques exemples. Des chauffeurs routiers évoquent ainsi la réduction de leur autonomie, dans un contexte de restructuration du secteur et d’introduction d’outils de géolocalisation. Des conseillers et conseillères de France Travail se disent, elles aussi, mal à l’aise face à la logique de contrôle des chômeurs. Dans le spectacle vivant, l’engagement passionné se heurte à la précarité et à l’intensification du travail des intermittent·es. Des travailleurs forestiers de l’Office national contestent les prescriptions extractivistes et productivistes de l’État à partir d’une réflexion et d’une enquête sur la portée écologique de leur conception de la qualité du travail.

Ces expériences rappellent que les travailleurs et travailleuses ne sont jamais seulement des exécutants : ils et elles portent un jugement sur leur travail et sur la manière dont il devrait être fait. Dans leur activité, chacune et chacun développe des attentes quant à la manière d’exercer son métier, de rendre ses activités utiles à ses collègues, aux destinataires du travail et aux habitant·es du territoire, ainsi qu’à la reconnaissance de sa contribution. Le plus souvent, ces attentes ne sont pas, et sans doute ne peuvent pas être, toujours convergentes, selon la position hiérarchique qu’on occupe dans l’entreprise – ce qui est considéré comme utile par l’actionnaire, par le manager et par l’ouvrière n’est le plus souvent pas la même chose, et a souvent de bonnes raisons d’être incompatible – mais aussi selon les conditions sociales et les conditions d’emploi.

Les discussions et les compromis, les conflits et les rapports de force autour du sens du travail peuvent ainsi constituer des leviers puissants de démocratie réelle au travail aussi bien que de contestation des dominations et des effets destructeurs du travail pour la société et l’environnement. Mais pour cela, la reconnaissance de ces attentes de sens au travail est un préalable, car elle permet de considérer les travailleurs et travailleuses comme des sujets capables d’évaluer leur travail, d’en discuter les critères et d’en transformer les moyens et les fins.

La question du sens du travail peut constituer un point d’appui pour de nouvelles formes de mobilisation collective, notamment dans le cadre des activités et luttes syndicales.

Une analyse critique – et certaines des contributions à notre ouvrage collectif – montre que l’injonction à trouver du « sens du travail » peut parfois se transformer en instrument de surengagement individuel, d’emprise managériale et d’exploitation. C’est un constat incontournable et important, mais cela ne signifie pas que les attentes de sens doivent être considérées comme de simples effets du discours managérial : elles peuvent aussi être saisies comme une ressource potentielle pour l’action collective, afin d’éviter qu’elles ne soient isolées, lissées ou captées par les dispositifs de management. Lorsqu’elles sont mises en discussion collectivement, de manière démocratique, ces expériences peuvent devenir un point d’appui pour des critiques, des revendications et des initiatives communes, et redonner au travail une dimension politique, qu’elle s’avère largement partagée ou objet de conflit.       

Dans un contexte d’individualisation croissante des parcours professionnels, de précarisation des statuts et d’affaiblissement des droits et des pouvoirs des travailleurs et travailleuses dans l’entreprise, la question du sens du travail peut constituer un point d’appui pour de nouvelles formes de mobilisation collective, notamment dans le cadre des activités et luttes syndicales[2].

Bien sûr, les ressources pour formuler et politiser la perte de sens ne sont pas partout les mêmes. Lorsque le travail est organisé autour d’une identité professionnelle ou d’un mandat relativement stabilisé dans une « profession » institutionnalisée (soigner, enseigner, fabriquer en respectant des règles de métier…), les atteintes à ce mandat rendent les conflits autour du sens du travail plus facilement formulables et mobilisateurs. Quand les identités professionnelles sont plus fragiles, dans les activités moins institutionnalisées, dans des collectifs plus éclatés – comme c’est souvent le cas dans les univers de travail très précaires – les travailleurs-es peuvent éprouver une perte de sens sans toujours disposer des repères collectifs permettant de la nommer et de la transformer en revendication perçue comme légitime.

Néanmoins, partir des expériences du travail réel permet le plus souvent de mettre au jour les tensions entre ce que les salarié·es jugent être un travail bien fait et les conditions dans lesquelles il leur est demandé de le réaliser. Ces tensions peuvent alors rouvrir des conflits éminemment politiques autour de ce que signifie bien faire son travail, se sentir utile ou être reconnu dans son activité, ainsi que des besoins auxquels le travail doit répondre.

La question du sens du travail ne renvoie alors plus seulement à l’accomplissement individuel, mais aux conflits qui traversent l’organisation du travail et aux critères à partir desquels celui-ci est jugé. Ces critères ne sont pas donnés d’avance : ils se construisent dans l’activité elle-même, dans les désaccords sur la manière de faire le travail, dans les enquêtes et initiatives syndicales, ainsi que dans les relations avec les destinataires du travail et les collectifs d’habitant·es concernés par ses effets.

Par l’intermédiaire des collectifs de travail, des groupes de métier, des syndicats ou d’alliances militantes, ces expériences peuvent être reliées à des critiques plus générales des orientations du travail et de ses effets sociaux ou écologiques, comme celles exprimées par les ingénieur·es évoqués plus haut. Le sens du travail peut ainsi devenir un point d’appui pour reconstruire des formes d’action collective à partir du travail réel et rouvrir des conflits sur les moyens et les finalités du travail.

Article publié le 18 mars 2026.

NDLR : Léonie Hemdat, Thomas Coutrot, Alexis Cukier et Dominique Lhuilier ont participé à l’ouvrage collectif Travailler fait-il toujours sens ? paru récemment aux éditions érés.

Notes

[1] L’ouvrage reprend des contributions présentées lors d’un colloque organisé en octobre 2024 au Cnam à Paris, sur le thème « Le “sens du travail” : enjeux psychiques, sociaux et politiques de l’activité ».

[2] C’est ce que suggère notamment le numéro spécial de la Revue de l’Ires « Sens du travail et syndicalisme », à paraître fin avril, qui reprend celles des contributions présentées au colloque évoqué ci-dessus qui portaient spécifiquement sur l’analyse de l’action syndicale au prisme de la question du sens du travail.

Auteur·e·s

  • Thomas Coutrot
    Économiste

    Thomas Coutrot est statisticien, économiste et militant associatif, chercheur associé à l’Ires (Institut de recherches économiques et sociales). Il a publié avec Coralie Perez Redonner du sens au travail, une aspiration révolutionnaire (Seuil, 2022) et a récemment co-dirigé Travailler fait-il toujours sens ? (érés, 2026).

  • Alexis Cukier
    Philosophe

    Alexis Cukier est maître de conférences en philosophie à l’université de Poitiers (MAPP), membre junior de l’IUF, auteur notamment de l’ouvrage Le travail démocratique (Puf, 2018). Il a récemment co-dirigé Travailler fait-il toujours sens ? (érés, 2026).

  • Léonie Hemdat
    Sociologue

    Léonie Hemdat est doctorante en sociologie au Lise (CNAM) et au Cems (EHESS). Sa thèse porte sur la santé des travailleur·euses immigré·es, et s’intéresse plus particulièrement aux pratiques de soin de personnes originaires d’Afrique subsaharienne confrontées à la pénibilité du travail. Elle a récemment co-dirigé Travailler fait-il toujours sens ? (érés, 2026).

  • Dominique Lhuilier
    Psychologue du travail

    Dominique Lhuilier est professeure émérite en psychologie du travail, membre du Centre de recherche sur le travail et le développement – Conservatoire national des arts et métiers. Elle a récemment co-dirigé Travailler fait-il toujours sens ? (érés, 2026).

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